Back Home Forward

Chapitre II.

Quelques mots sur la Vendée. — Prédilection de l'auteur pour Charette et pour Cathelineau. — Conquête de Noirmoutier par le général Charette. — Termes de la capitulation de cette forteresse. — Lettre du Comité de salut public au représentant Guesno. — Protestation des Vendéens. — Déclaration de guerre à la république. — Révélation sur Louis XVII. — Désastre de Quiberon. — Lettre de Louis XVIII au Duc d'Harcourt, son plénipotentiaire à Londres.


Vous ne sauriez imaginer, mon cher petit-fils, combien je regrette et combien je m'afflige de ne pouvoir vous parler comme je le voudrais sur notre chère et glorieuse Vendée ; mais je craindrais d'employer des matériaux révolutionnaires, et les documens que j'ai fait demander à Mme de Charette arriveront trop tard. Il faudrait plus de temps, il faudrait plus de force et plus de voix qu'il ne m'en restera, pour oser parler des la Rochejacquelein, des Bonchamps, des Lescure et surtout du Chevalier de Charette, car je vous confie que Charette et Cathelineau sont mes deux héros de prédilection. Ce gentilhomme intrépide et cet humble paysan me rappellent toujours le grand Dunois et la sainte bergère de Domremy. Depuis les guerres de Charles VII, on n'a rien vu de si beau dans l'histoire de France ; et c'est au point qu'il est presque suffisant de lire les journaux républicains, pour avoir une idée de Charette et pour mesurer toute la hauteur de son caractère et de sa capacité. On y voit ce chevalier breton qui s'en va prendre d'assaut la citadelle de Noirmoutier, qui s'empare d'une ville forte et d'une grande île, avec des coups de sabre et des paysans qui se tiennent dans l'eau de la mer jusques par-dessus les genoux, et ces mêmes journaux sont obligés de rapporter la capitulation qu'il impose et qu'il fait accepter aux autorités de la république française, en ces termes-ci :

1º L'île de Noirmoutier appartient au Roi, notre souverain Seigneur.

2º L'artillerie du château et des forts, les navires qui sont dans les ports, dans les étiers et la rade, sont également reconnus pour appartenir à Sa Majesté.

3º La garnison révolutionnaire mettra bas les armes qui seront placées en faisceau sur la grande place.

4º L'artillerie légère sera rangée en bataille, les embouchures tournées du côté opposé aux chemins et à la rue par où va entrer l'armée royale ; aucune troupe ennemie n'en approchera de quatre cents pas.

5º Tous les chevaux d'artillerie, de cavalerie, de transport et autres, ainsi que les fourrages, avoines et généralement toute sorte de munitions, et tous les autres objets qui se trouvent dans les magasins, vont être conservés et seront livrés en bon état.

6º Toute la garnison sera prisonnière de guerre ainsi que les personnes dont les opinions seraient suspectes.

Voilà quels articles ont été dictés par Charette, qui les a fait accepter et ponctuellement exécuter par les vainqueurs de Mayence ! Et puis voilà Charette qui laisse en garnison deux mille pays dans son île conquise, et qui s'en va battre les républicains à Machecoul ! Pour avoir des statues, il ne manque assurément à cet homme-là que d'avoir un historien !

Il est impossible que Messieurs d'Elbée, de Scépeau, Sapinaud, de Marigny, Joly, Soyer, d'Autichamp, de Bourmont, et tous ces autres héros de l'occident français, ne trouvent pas un jour un historiographe instruit et véridique. Mais je ne sais si j'aurai le juste orgueil et la consolation de pouvoir lire une histoire exacte de la Vendée, et au pense bien que je ne saurais attendre jusques-là.1

A défaut de renseignemens précis sur les opérations de nos armées royales, je ne pourrai vous faire connaître qu'un certain nombre de documens qui se rapportent aux négociations ouvertes entre le Chevalier de Charette et le gouvernement révolutionnaire, car il a traité de puissance à puissance avec la république, et vous allez voir de quel côté se trouvaient l'honneur et la loyauté.

Les pièces suivantes n'ont jamais été imprimées, vous pourrez juger de leur importance, et je vous réponds de leur authenticité : il ne faut pas que je néglige de vous faire observer que cette note confidentielle du comité de salut public était postérieure au traité de Lajaunais. Ainsi que dans la pièce suivante, il y est fait mention d'une promesse relative au Roi Louis XVII ; mais la Convention l'avait si bien dissimulée, que c'est uniquement dans cette protestation des chefs de nos armées royales, qu'on peut en retrouver quelque vestige. En attendant ces renseignemens qui vous parviendront lorsque je n'y serai plus, j'ai pensé que cette admirable déclaration des Vendéens pourrait vous donner, si ce n'est une idée complète, au moins une idée positive et précise de la Vendée.

Note confidentielle de plusieurs membres du comité de salut public au citoyen Guesno, représentant du peuple, en mission à Rennes.

Il est impossible, cher collègue, que la république puisse se maintenir si la Vendée n'est pas entièrement réduit sous le joug de la loi.

Nous ne pouvons nous-mêmes compter sur notre propre sûreté, que lorsque les brigands qui infestent les départements de l'Ouest depuis deux années auront été mis dans l'impuissance de contrarier nos résolutions c'est-à-dire lorsqu'ils auront été exterminés.

C'est déjà un sacrifice humiliant que d'avoir été réduits à traiter de la paix avec des rebelles, ou plutôt avec des scélérats dont la majorité mérite l'échafaud.

Soyons convaincus que si nous ne les détruisons pas, ils finiront par nous détruire.

Ils n'ont pas mis plus de bonne foi dans le traité que nous n'y avions mis de confiance en eux, et il ne doit leur inspirer aucune sécurité sur les intentions du gouvernement. Les deux partis ont transigé sachant qu'ils se trompaient.

C'est d'après l'impossibilité où nous sommes d'espérer que nous pourrons contenir plus longtemps les Vendéens, impossibilité également démontrée à tous les membres des trois comités, qu'il faut chercher les moyens de prévenir ces hommes audacieux, qui osent lutter avec la représentation nationale.

Il ne faut pas s'endormir parce que le vent n'agite pas encore les grosses branches, car il est près de souffler avec violence. Le moment approche, où, d'après l'article II du traité secret, il faut leur présenter un fantôme de monarchie et leur montrer ce bambin pour lequel ils se battent : comme il serait trop dangereux de faire un tel pas qui nous perdrait sans retour, les comités n'ont trouvé qu'un moyen d'éviter cette difficulté, vraiment extrême ; le voici :

La principale force des brigands est dans le fanatisme que leurs chefs leur inspirent. Il faut les arrêter et dissoudre ainsi d'un seul coup cette association monarchique, qui nous perdra, si nous ne nous hâtons pas de la prévenir.

Mais il ne faut pas perdre de vue, cher collègue, que l'opinion nous devient chaque jour plus contraire et plus nécessaire que la force. Il faut supposer que les chefs insurgés ont voulu rompre le traité ; qu'ils ont voulu se faire princes des départemens qu'ils occupent ; que les chefs agissent d'intelligence avec les Anglais ; qu'ils veulent leur ouvrir la côte, piller la ville de Nantes et s'embarquer avec le fruit de leurs rapines. Il faut faire intercepter des courriers porteurs de semblables choses, crier à la perfidie, et mettre dans ce premier moment une grande apparence de modération, afin que le peuple voie clairement que la justice et la bonne foi sont de notre côté.

Nous te le répétons, cher collègue, la Vendée détruira la Convention, si la Convention ne détruit pas la Vendée. Si tu peux avoir les onze chefs, le troupeau se dispersera. Concerte-toi sur le champ avec les administrateurs d'Ille-et-Vilaine. Communique la présente, dès la réception, aux quatre représentans de l'arrondissement.

Il faudra profiter de l'étonnement et du découragement que doit produire l'absence des chefs pour désarmer leurs conjurés. Il faudra qu'ils se soumettent au régime de la république, ou qu'ils périssent ; point de milieu, point de demi-mesure, elles gâtent tout en révolution.

Il faut, s'il est nécessaire, employer le fer et le feu, mais il faut que ce soit en rendant les Vendéens coupables aux yeux de la nation de tout le mal qu'ils souffriront. Saisis, nous te le répétons, cher collègue, les premières apparences favorables qui vont se présenter, pour frapper ce grand coup, car les événemens pressent de toute part.

Tu peux avoir toute confiance dans le citoyen Guilbert, il est jeune, mais sensé : il nous est d'ailleurs entièrement dévoué.

Nous avions pensé à te mander à Paris, mais nous avons ensuite jugé qu'il valait mieux, pour ménager les apparences, que tu ne te déplaçasses pas sur-le-champ de l'arrivée de Guilbert. Quoique nous ne supposions pas possible qu'il soit intercepté, nous le faisons passer par Alençon ; il y verra Arthaud. Il te suffira de nous dire : J'ai reçu la proclamation relative aux subsistances. L'hypocondre voulait demander ton rappel, il craignait, disait-il, que tu ne misses pas assez d'activité et de prudence : nous l'avons rassuré. Prends garde aux menées de Louvet, il est vendu aux restes orléaniques et le guenon d'ambassadrice (Mme de Staël) en dispose à plein. Nous le surveillons, mais il intrigue activement dans la Mayenne et dans la Loire-Inférieure. Boissy adopte toutes les mesures ; il en sent l'urgence. Fais-nous part de ce que tu peux faire sur-le-champ, afin que cela concorde avec les mesures que nous allons prendre ici. Le mot de subsistance sera pour les chefs ; celui de troupeaux pour les armées ; emploie le mot tranquillité pour celui d'arrestation. Lagare te tiendra dans une position respectable. Il aura tous les moyens nécessaires. Il a reçu nos ordres pour obéir aux tiens ; adieu, cher collègue. Salut et fraternité.

Tallien, Treillard, Syèyes, Doulcet, Rabaud, Marcé, Cambacérès.

Paris, 18 prairial an III.


DÉCLARATION

des

CHEFS ET SOLDATS ARMÉES CATHOLIQUES ET ROYALES

suivie

de la Proclamation du Généralissime
et des autres chefs desdites armées,
au nom de Louis XVIII,
Roi de France et de Navarre ;

Aux fidèles habitans de Poitou, de l'Anjou, du Maine,
de la Bretagne et de la Normandie.

Nous devons à tous les Français et à l'Europe entière, la justification, ou pour mieux dire l'exposé de notre conduite. Nous allons le tracer avec cette loyauté, avec ce sentiment d'honneur et d'amour de la patrie qui a constamment dirigé notre conduite et animé nos efforts. Nous prenons le Dieu vivant à témoin de la vérité de nos paroles. Dieu très haut, très puissant, très miséricordieux, mais très juste ! les fidèles et religieux Vendéens vous rendent de profondes actions de grâces pour les succès dont vous avez couronné leurs efforts. Ils remercient votre bonté de les avoir soustraits à la férocité de la Convention qui se dit nationale. Les fidèles et religieux habitans de la Vendée bénissent votre providence infinie qui leur a donné assez de prudence pour éviter les pièges de leurs assassins, assez de force pour repousser leurs soldats. Dieu des armées, protecteur des empires, soutien de la justice et du bon droit, les Vendéens placent en vous leur espérance, et prosternés en toute humilité aux pieds du trône céleste, ils vous supplient, pour prix de leurs souffrances, ô notre Dieu ! d'accorder à tous les Français la paix et le bonheur, à leurs assassins, le remords et le pardon.

Frères et camarades ! on nous a dit que la politique exigeait souvent des choses que le cœur de l'homme honnête repousserait avec indignation, si le bonheur de son pays ne devait pas en être le prix. Telle est, frères et camarades, la condition malheureuse de l'homme de bien lorsqu'il est obligé de conférer et négocier avec des scélérats, pour empêcher ces mêmes scélérats de plonger leurs mains dans le sang de ses frères. Nous allons donc vous dévoiler ce qu'il est important que vous appreniez aujourd'hui, ce qu'il eût été dangereux de vous découvrir hors de saison. Nous allons vous faire connaître les motifs qui nous avaient amenés à conclure un traité où nous avons mis de notre côté la foi, la loyauté la plus honorable, où les députés de la Convention, soi-disant nationale, n'ont apporté de leur côté qu'impiété, fourberie, parjure et projets d'assassinat.

Le sang humain coulait depuis long-temps dans notre pays, et c'était du sang français. Chacune de nos victoires avait été pour nous un jour de deuil, chacun de nos triomphes avait fait couler nos larmes ; mais forcés de défendre nos droits les plus sacrés contre des tigres altérés de notre sang, nous nous trouvions dans la nécessité de nous battre contre des frères que des tyrans impitoyables envoyaient inonder nos provinces. Vous l'avez vu, vous l'avez éprouvé vous-mêmes, ô nos braves camarades ! on voulait nous empêcher d'adorer Dieu, notre créateur. On avait assassiné notre Roi, on avait massacré nos femmes, égorgé nos pères et nos enfans, incendié nos maisons, dévasté nos champs, enlevé tout ce que nous possédions au monde, et notre patrie ne devait plus être que notre tombeau. Nous adorions celui qui créa le ciel et la terre ; la Convention ne reconnaissait un Dieu que pour l'outrager. Nous aimions le Monarque qui nous appelait ses enfans, et qui ne détournait jamais sa pensée bienveillante et ses regards paternels de dessus nos chaumières, et la Convention l'a inhumainement et cruellement assassiné. Cependant nous voulûmes conserver dans cette contrée fidèle la loi de nos pères, leur amour pour nos souverains, et c'était un crime impardonnable aux yeux des conventionnels qui envoyèrent cent mille bourreaux autour de nous. Mais le Dieu fort nous couvrit de son égide, il arma nos bras de son glaive et nous avons triomphé de la Convention, comme chacun le sait. Cette assemblée sacrilége avait épuisé tous ses efforts, les yeux du peuple français allaient se dessiller, le terrible jour de la justice approchait, il ne restait plus aucun espoir au comité, soi-disant de salut publique ; ses barbaries et ses finances étaient épuisées ; les soldats qu'il envoyait sur nos frontières commençaient à fraterniser avec les Vendéens qu'ils voyaient adorer Dieu, bénir le Roi, aimer, servir, ou pardonner à tous les Français, au milieu des tourmens comme dans les succès, dans les angoisses du martyre comme sur les champs de la victoire.

Vous avez vu avec quelle infatigable barbarie les révolutionnaires ont porté la désolation dans nos campagnes ; la Convention a ordonné que nos maisons seraient incendiées, que nos enfans seraient massacrés sur le sein de nos femmes expirantes. Elle a fait arracher vos forêts, tarir vos fontaines ; elle aurait creusé le sol sur lequel vous avez pris naissance ; elle eût plongé dans les abîmes de la mer la terre qui vous a vus naître et qui devait vous nourrir, si Dieu n'avait pas permis que nos ennemis ne trouvassent dans notre courage des bornes à leurs crimes. Le croiriez-vous, ô nos braves camarades ! les députés de la Convention avaient envoyé du poison pour être jeté dans vos fontaines. C'était quinze jours avant la signature du traité de paix ; le poison est là : c'est un de vos braves chefs, M. le Vicomte de Scepeaux, qui en a intercepté l'envoi près la ferme de Volfrèse aux environs d'Ancenis. Les députés de la Convention vous proposaient la paix, et ils prenaient toutes leurs mesures pour empoisonner vos familles, pour vous désarmer et vous assassiner le même jour dans toute l'étendue du pays occupé par vos armées victorieuses.

Malgré d'aussi horribles trames, le désir d'épargner le sang français, l'espérance que la Convention, en voyant l'inutilité de ses efforts et même de ses crimes, consentirait enfin à nous rendre de bonne foi notre Dieu et notre Roi ; ces deux motifs si puissans nous déterminèrent à écouter des propositions de paix, en alliant la prudence et la force avec la clémence et la justice. Nous nous flattâmes que nous parviendrions à ramener la paix dans ces provinces, à ouvrir les yeux du peuple français, et à rétablir sans autre effusion de sang les autels de notre Dieu et le trône de notre Roi. A ces conditions, vos chefs, investis de toute votre confiance, et sûrs de ne point être désapprouvés par Monseigneur le Régent et par Monseigneur le Lieutenant-Général du royaume, ouvrirent des négociations. Le plus pénible de tous les efforts que nous avons faits depuis deux années, nos braves camarades, a été de recevoir au milieu de nous des assassins, dont les mains sacriléges dégouttaient encore du sang de vos femmes et de vos enfans ; mais le bien de la patrie l'ordonnait, nous avons consenti à écouter vos bourreaux.

Nous vous avons fait connaître dans le temps les conditions que nous imposâmes à cette époque à la Convention ; mais nous ne pûmes vous dire alors les conditions secrètes auxquelles elle s'obligea, et sans lesquelles les soi-disant représentans du peuple n'eussent jamais approché de nos drapeaux.

Le comité de salut public nous fit promettre solennellement, par l'organe de ses envoyés, que la religion catholique et la monarchie seraient rétablies en France avant le 1er juillet. Sur la défiance que nous inspirait une époque aussi éloignée, nous ne voulions ni suspendre les hostilités, ni entrer en accommodement. Mais les soi-disant représentans du peuple nous dirent et nous persuadèrent que, pour amener l'opinion publique au retour des choses que nous désirions, pour ne laisser aucune réponse, aucun espoir aux jacobins, il fallait préparer la nation à demander elle-même la royauté ; que des invitations secrètes seraient faites à cet effet dans tous les départemens ; qu'on était sûr qu'elles seraient favorablement accueillies et même avec enthousiasme ; que dans le cas contraire (ce qu'on supposait à peine possible) le comité de salut public s'engageait à faire remettre entre les mains des chefs vendéens, Louis XVII et sa sœur le 13 juin (25 prairial) pour tout délai ; que le comité de salut public s'engageait également à déclarer la religion catholique, religion dominante de l'État ; qu'il rappellerait tous les Français émigrés depuis le 14 juillet 1789, et qu'il donnerait des ordres secrets aux administrateurs des départemens frontières, afin de faciliter aux princes français les moyens de se rendre dans le Poitou, l'Anjou et le Maine, sous la condition expresse que les Vendéens n'inquiéteraient en aucune manière, dans cette partie, non plus que les Chouans dans la Bretagne et la Normandie, les individus qui traverseraient le pays munis de passeport du comité de salut public, et que les individus pourraient arriver sans obstacle, soit à La Rochelle, soit à Brest, soit à Nantes, soit à Cherbourg.

Telles furent les promesses faites solennellement au nom du soi-disant comité de salut public, par les six représentans du peuple. Ce sont là les conditions que vous êtes venus nous offrir dans nos foyers, Représentans fourbes et trompeurs ! ce sont là les paroles que trois d'entre vous avez prononcées, dans notre dernière entrevue. Nous le jurons, à la face du Dieu de vérité, et nous le prenons à témoin de ce que nous avançons aujourd'hui ; une heure seulement avant la signature du traité de paix, il fut convenu que les conditions ci-dessus rapportés demeureraient comme clauses et articles secrets, afin de préparer les esprits, et qu'on parvînt à amener l'armée républicaine à désirer l'exécution des clauses, pour ainsi dire, sans se douter qu'elles eussent lieu. Mais Dieu qui dirige toutes nos démarches, Dieu qui lit dans l'âme des méchans, ne permit pas que nous ajoutassions une foi aveugle à leurs promesses : il répandit dans notre conseil le courage de la prudence, après nous avoir si souvent accordé celui de la force ; nous stipulâmes que nous resterions armées sur notre territoire, et que nous conserverions tous les signes de ralliement sous lesquels nous avions combattu jusqu'à ce jour. Les soi-disant représentans du peuple nous laissèrent les maîtres d'agir, avec les Vendéens et les Chouans, de la manière que nous croirions la plus convenable à l'intérêt général. Quelle était notre joie, à cette époque, de penser que le repos pouvait enfin être rendu à notre patrie, que nos victoires pouvaient opérer sa délivrance, et que notre sang répandu était consacré à rétablir le culte de notre Dieu et le trône de notre Roi !

Nous nous confirmâmes encore davantage dans cette espérance si douce, par l'assurance formelle qui fut donnée le 28 avril par les soi-disant représentans du peuple : ils observèrent à M. de Guerville, que nous envoyâmes auprès d'eux à l'effet de leur représenter combien il était nécessaire, pour l'observation du traité, que l'armée catholique et royale de la Bretagne fit exécuter les jugemens du conseil militaire ; ils lui observèrent que les démarches publiques auxquelles ils se détermineraient ne devaient nous inspirer aucunes craintes, puisqu'elles n'auraient pour objet que de préparer plus sûrement l'exécution des articles secrets. M. de Guerville nous rapporta cet écrit, qui semblait exiger une confiance entière de notre part.

Les articles secrets dont l'exécution définitive est fixée au 25 prairial prochain, auront leur plein et entier effet. Le comité de salut public prend les mesures nécessaires à cet égard. Les sacrifices qu'il est forcé de faire aux apparences ne le rendront que plus scrupuleux à tenir les paroles données. Elles seront religieusement gardées. Signé Grénot, Guermeur, Guéno. Rennes, 9 floréal an III.

Le 27 mai, sur quelques indices qui nous firent craindre que le comité de salut public ne cherchât à éloigner l'observation du traité, nous envoyâmes M. Chatellier à Paris, après en avoir communiqué, le 24, avec le soi-disant représentant du peuple Grénot. Nous chargeâmes M. Chatellier de demander l'élargissement provisoire du Roi, tant pour nous convaincre de la sincérité des promesses faites par le soi-disant comité, que pour faciliter le moyen de faire sortir de la capitale cet auguste enfant et sa sœur, qu'une garde nombreuse entourait au Temple.

Le 4 juin (16 prairial), il fut convenu que Louis XVII et sa sœur seraient conduits le lendemain à Saint-Cloud : Doulcet, Talien, Cambacérès, Treillard, Rabaud, Syeyes, Rewbell, Guillet et Roux, en signèrent la promesse. M. Chatellier, que les membres du soi-disant comité de salut public cherchèrent à retenir quelques jours à Paris, afin qu'il jugeât par lui-même de la loyauté avec laquelle ils procéderaient, quitta Paris le soir même, d'après les ordres qui lui avaient été donnés d'être de retour le 7 au plus tard ; il arriva ici le 8 au matin. Nous nous disposâmes aussitôt à concerter, avec les représentans du peuple, les moyens d'envoyer des personnes d'une fidélité et d'une bravoure éprouvées dans les environs de Saint-Cloud. Dans ce même moment, Louis XVII expirait dans la prison du Temple ; dans ce même moment des ordres écrits étaient donnés pour faire avancer des troupes dans nos provinces ; dans ce même moment on méditait l'arrestation de vos chefs, le massacre de vos femmes et de vos enfans. La lettre que nous avons interceptée le 10, auprès de Châteaugiron, a découvert la profonde scélératesse du soi-disant comité de salut public. Cette lettre sera un monument durable de la plus atroce perversité : vous allez connaître, braves Vendéens et Chouans, les hommes qui nous offraient la paix, les hommes qui règnent aujourd'hui sur notre malheureuse patrie, et qui la tiennent enchaînée ; les hommes qui ont assassiné deux Rois de France en moins de trois années. (Cette lettre est la note ci-dessus rapportée.)

Vous le voyez, braves camarades, le crime se dévoile aujourd'hui dans toute son horreur. La Convention n'ayant pu vous vaincre, a cherché à tromper notre bonne foi et à abuser de notre loyauté. Elle nous portait des paroles de paix, et elle ordonnait encore des massacres et des assassinats. Elle parlait de justice, et elle méditait le crime. Elle s'était engagée à remettre entre nos mains notre Roi et son auguste sœur, et notre Roi expire dans sa prison. Nous ne vous dirons pas que les hommes qui ont assassiné Louis XVI aient attenté aux jours de Louis XVII ; nous n'avons aucunes preuves certaines pour l'annoncer ; mais il est bien difficile de ne le pas croire, lorsqu'on voit cet auguste et malheureux enfant périr le 8 de ce mois, tandis que le 4 on avait promis à M. Chatellier qu'on allait le transférer à Saint-Cloud, et qu'on ne lui avait pas même laissé soupçonner que le Roi fût attaqué de maladie.

En attendant que la justice divine punisse les auteurs de tant de forfaits, et qu'elle fasse une justice éclatante des scélérats qui ont plongé la France dans cet abîme de malheurs, il est de notre intérêt le plus pressant, comme de notre devoir, de pourvoir à notre défense et d'employer tous les moyens dont nous pouvons disposer pour nous préserver de la rage de ces hommes pervers ! Braves camarades ! nous n'avons plus ni paix ni trève à attendre de la Convention ; il ne nous reste que la victoire ou la mort. Si nous sommes destinés à succomber, que notre dernier soupir soit du moins utile à notre patrie.

Cette assemblée va nous imputer, braves camarades ! l'infraction d'un traité que nous aurions religieusement observé, si elle eût eu l'intention d'en remplir les conditions. Elle va nous représenter à la nation française, à l'Europe entière, comme des hommes perfides, ambitieux, trompeurs ; et, abusant de la facilité avec laquelle elle fascine depuis si longtemps les yeux du peuple, elle égarera de nouveau l'opinion publique ; mais plus la soi-disant Convention montrera de barbarie et de scélératesse, plus nous devons faire éclater notre loyauté. Tous les Français sont nos concitoyens, nos amis, nos frères. Nous ne connaissons d'ennemis que les ennemis de la patrie. C'est contre eux seuls que nous voulons diriger notre courage. C'est le bonheur, c'est la liberté que nous voulons rendre aux Français. C'est pour les faire jouir de la paix et des avantages d'un gouvernement paternel, que nous nous dévouons à toutes les horreurs de la guerre. Loin de nous, à jamais, loin de nous toute idée d'ambition, tout sentiment de cruauté ou de haine ! Que la Convention trompe le peuple français sur la pureté de nos vues et sur le motif qui nous guide, nous répondrons au peuple français que notre conduite franche et loyale sera digne de la cause à laquelle nous nous sommes consacrés, digne du Dieu que nous adorons et du Roi très chrétien que nous servons.

Les légions de la Convention vont s'avancer sur nos frontières, braves camarades ! Ce sont ces mêmes légions que vous avez si souvent vaincues et qui viennent combattre malgré elles contre leurs frères, contre leurs amis. Épargnons autant qu'il dépendra de nous, épargnons le sang français : il n'a déjà que trop coulé, et selon le caprice des tyrans. Marchons aux soldats qu'elle envoie contre nous ; marchons à ces frères égarés avec l'olivier à la main : supplions-les de se rallier à nous, de sauver avec nous notre patrie infortunée. Ouvrons toujours nos rangs pour les recevoir ; partageons avec eux nos subsistances ; couvrons-les des mêmes lauriers qui ombragent nos têtes ; que ces Français, si malheureux d'obéir à des tyrans, viennent recevoir dans nos embrassemens ce panache éclatant qui fut dans tous les temps le gage de l'honneur, le signal de la victoire. Braves camarades ! épargnons le sang français, c'est le vœu le plus ardent de notre Roi. Implorons le Dieu de bonté, afin qu'il verse sa lumière dans le cœur de tous les Français ; qu'il les ramène sous l'empire de la raison et de la justice, et que, réunissant ainsi tous les enfans de cette famille immense, il les fasse jouir de l'abondance et de la paix.

A ces causes et considérations, nous déclarons à la face du ciel et de la terre que nous ne considérons comme tyrans et ennemis de notre patrie que les députés de la soi-disant Convention ; que si nous sommes dans l'affreuse nécessité de repousser les attaques des soldats que cette assemblée sacrilége et usurpatrice enverra dans nos contrées, nous ne refuserons jamais de les considérer, de les aimer comme nos compatriotes et nos frères ; qu'en opposant une légitime défense à leurs efforts, nous préviendrons constamment, et par tous les moyens qui pourront dépendre de nous, l'effusion du sang et le pillage des propriétés ; que nous recevrons avec transport tous les officiers, tous les soldats qui voudront concourir avec nous au rétablissement de la religion, de la royauté, de l'ordre ; que tous Vendéens ou Chouans qui se permettront d'attaquer ou d'insulter le citoyen paisible, fût-il d'un autre parti ou d'une autre opinion que nous, seront punis suivant toute la rigueur des ordonnances militaires ; et que nous ne poserons les armes, que les motifs les plus sacrés ont mises dans nos mains, que lorsque la paix sera rendue à notre patrie, ou lorsque le dernier de nous aura péri en défendant sa religion et son Roi.

Comme la soi-disant Convention s'empressera de dénaturer nos intentions, de calomnier nos sentimens et de nous prêter des vues qui ne furent et ne seront jamais les nôtres, nous devons, braves camarades, faire connaître solennellement à la nation française quels sont nos principes et les motifs puissans qui nous inspirent.


DÉCLARATION. — Les armées catholiques et royales de la Vendée et des Chouans à la Nation française.

Nous reconnaissons un seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre. Nous voulons vivre et mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine, que nos pères ont professée.

Nous reconnaissons Louis-Stanislas-Xavier, Roi de France et de Navarre, et nous lui jurons foi, obéissance et fidélité pour nous et nos enfans.

Nous avons pris les armes pour défendre nos droits, nos propriétés, nos femmes et nos enfans. Nous ne poserons les armes que lorsque le gouvernement monarchique, qui a fait si long-temps la prospérité de la nation française et le bonheur de nos familles, nous aura été rendu.

Nous pardonnerons comme nous pardonnons déjà à tous les Français que la séduction, l'ignorance ou la tyrannie ont contraints de se ranger sous les drapeau sanglans de la Convention. Quoiqu'ils obéissent en esclaves aux plus atroces de tous les tyrans, et qu'ils viennent porter la désolation dans nos contrées, nous ne regarderons jamais ces soldats comme des ennemis, mais comme des frères égarés. Nous ferons observer avec la plus rigoureuse vigilance, une discipline exacte de service dans tous les lieux de notre arrondissement. Quelles que soient les cruautés qu'exercent les satellites de la Convention, notre soin le plus constant et le plus empressé sera d'en effacer la trace et jusqu'au souvenir, s'il était possible, dans tous les lieux où nous pénétrerons.

Nous n'avons point contracté et nous ne contracterons jamais d'alliance avec la nation anglaise, ni avec aucune puissance coalisée, à moins que notre Roi Louis XVIII ne conclue un traité avec elles. Alors ces puissances seraient nos alliées, parce qu'elles seraient les alliées de notre souverain.

Nous ne laisserons pénétrer dans le pays occupé par nos armées aucunes troupes quelconques des puissances coalisées. Nous combattrons leurs soldats avec le même courage que nous avons combattu les soldats de Tallien, de Syeyes et de Fréron.

Nous ne reconnaissons point et nous ne reconnaîtrons jamais de Convention ni d'Assemblée nationale en France, parce que nous ne voulons point nous rendre complices de tout le sang innocent répandu par les soi-disant députés du peuple français, et des brigandages innombrables exercés par eux jusqu'à ce jour.

Nous protestons d'avance contre la constitution ou le gouvernement que les soi-disant députés du peuple français vont donner à la France. Ces hommes ne cherchent qu'à perpétuer les malheurs des Français, à entretenir leur aveuglement, à se préserver des châtimens qu'ils ont mérités, et à conserver les places et la fortune que le crime et le sang leur ont acquises. Ils veulent tenir dans l'esclavage la nation française ; ils veulent jouir de l'héritage que les jacobins, leurs complices, leur ont laissé ; et sous les apparences de la liberté, et en prononçant le nom de république, ils veulent gouverner depostiquement la nation française.

Nous ne connaîtrons de pouvoirs et d'autorités légitimes que ceux qui auraient été établis ou reconnus par notre Roi Louis XVIII, conformément aux lois constitutives de la monarchie française.

La clémence, la bonté du Roi, nous sont connues. C'est d'après les sentimens paternels de son cœur que nous déclarons que nulle personne ne pourra être recherchée ou inquiétée pour sa conduite ou pour ses opinions. Le plus bel attribut de la puissance est le pardon des injures et l'oubli des fautes. Nous remplissons les volontés de notre Roi en promettant, dans toute l'étendue des pays qui seront occupés par nos armées, une amnistie sans réserve, à toutes les personnes qui se rangeront sous nos drapeaux. Nous prenons en même temps l'engagement solennel qu'il ne sera exercé aucune vengeance particulière contre aucun individu quelconque ; et tout Vendéen ou Chouan qui se porterait, en esprit de haine ou d'animosité, à quelque violence, excès ou reproche, sera sévèrement puni.

Nous ne permettrons point la circulation des assignats dans les contrées occupées par nos armées. Nous ne reconnaîtrons jamais cette monnaie que pour une monnaie fausse, dont le gage prétendu a été établi sur le brigandage, l'assassinat et la proscription.

Nous ne permettrons jamais dans les contrées occupées par nos armes, qu'il soit porté la moindre atteinte aux propriétés de la maison et couronne de France, propriété inaliénable, et dont le titre et le droit sont imprescriptibles.

Nous ne permettrons jamais qu'il soit porté la moindre atteinte aux propriétés de l'Église et du clergé de France, qui sont le domaine du pauvre, et dont le produit est nécessaire à l'entretien des autels et de leurs ministres. Nous ne permettrons point qu'il soit porté atteinte aux propriétés des Français fidèles et amis de la patrie, qui ne l'ont quittée que pour combattre la tyrannie des jacobins et de la Convention.

Nous nous engageons solennellement à faire tous les sacrifices qui pourront dépendre de nous pour consolider la dette de l'État. L'honneur et la vérité nous engagent également à déclarer à la nation française que la soi-disant Convention, travaillant constamment à la tromper sur l'état des finances, le déficit qui n'était que de 56 millions à l'ouverture des états-généraux, est porté aujourd'hui, de l'aveu même de la soi-disant Convention, à plus de 800 millions par an. Le capital de la dette contractée par elle et par les jacobins, se porte à plus de 20 milliards, et chaque jour il augmente dans une progression effrayante.

La soi-disant Convention ayant formé le projet de faire la banqueroute, tout en persuadant au peuple français qu'elle prend les moyens de l'éviter, nous déclarons solennellement à la nation française et à tous les anciens créanciers de l'État, que nous garantissons sur notre honneur, sur notre loyauté et sur toutes nos propriétés individuelles, leurs titres, créances, droits et actions.

Nous hypothéquons nos propriétés et celles de nos enfans à l'effet de faire tenir envers tous les créanciers de l'État les engagemens contractés envers eux par les Rois de France, ou en vertu de leurs édits, octrois ou arrêts de leur conseil, et à l'effet de reconnaître et rendre à chacun ce qui lui est légitimement dû.

Nous renonçons solennellement et à perpétuité, pour nous et pour nos enfans, à toutes exemptions pécuniaires, à tous priviléges et droits quelconques qui pourraient nous être dus, et nous contribuerons dans l'exacte proportion de nos biens et facultés aux besoins et aux charges de l'État ; ne voulant nous réserver que le droit de soulager la plus pauvre partie du peuple des impositions qu'il était dans l'obligation d'acquitter. Nous combattons pour rétablir le culte catholique et la royauté, pour rendre les ministres de Dieu à leurs autels, pour remettre tous les Français en possession de l'héritage de leurs pères, pour les faire jouir de la liberté véritable, et du bonheur que donne un gouvernement stable et paternel.

A cet effet, nous invitons les braves soldats français, nos camarades et nos frères, qui ont si courageusement repoussé les armées ennemies, à venir se rallier à nous. Nous invitons les villes, bourgs et villages, à ouvrir leurs portes et à reconnaître leur souverain légitime. Nous invitons les magistrats, les administrateurs et toutes personnes entre les mains desquelles réside une portion de force et d'autorité, à les employer au rétablissement de la religion et de l'ordre, et nous leur accorderons aide, assistance et protection, pour garantir leurs personnes et leurs propriétés contre les perturbations de l'ordre public. Nous invitons tous les laboureurs, tous les cultivateurs et tous les artisans, à continuer leurs travaux, et nous nous engageons à faire respecter leurs héritages et leurs ateliers.

Nous déclarons ennemis et tyrans de la patrie les députés à la Convention, qui ont voté pour l'assassinat de Louis XVI, de glorieuse et sainte mémoire. Nous jurons de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang, ou de ne poser les armes que lorsque les députés de la soi-disant Convention auront remis les rênes du gouvernement entre les mains du souverain légitime que Dieu a donné à la France.

Tels sont les motifs qui ont dirigé les Vendéens et les Chouans jusqu'à ce jour ; tels sont les principes qu'ils ne cesseront jamais de professer. Braves camarades ! il ne nous reste plus qu'à invoquer le Dieu des combats, à lui demander qu'il nous donne la force de venger ceux de nos frères qui ont été si traîtreusement outragés et arrêtés ; à lui demander qu'il répande sa sainte bénédiction sur nos drapeaux, et qu'il conserve les jours de notre Roi et ceux de sa famille. Jurons tous de répandre jusqu'à la dernière goutte de notre sang, pour rétablir en France la religion, la royauté et l'ordre public.

Fait au quartier-général de l'armée de Charette, et publié au quartier-général des armées de Stofflet, Sapinaud et Scepeaux, le 22 juin 1795, an 1er du règne de Louis XVIII. Signé Charette, Stofflet, Scepeaux, Sapinaud, Guillard, Cady, etc. Suivent plusieurs pages de signatures des principaux officiers des armées catholiques et royales des Vendéens et des Chouans.

Certifié ; signé Gilbert,
secrétaire-général.

de par le roi,

Le conseil militaire des armées d'Anjou, du Haut-Poitou et de Bretagne,

Vu la réponse et la proclamation ci-dessus, nous ordonnons qu'elle soit imprimée, publiée et affichée dans toutes les paroisses qui composent l'arrondissement des armées d'Anjou, du Haut-Poitou et de la Bretagne.

A la Mabilais, le 23 juin 1795, l'an 1er du règne de Louis XVIII, Signé Bernier, commissaire-général.

De l'imprimerie royale de Maulevrier, Chambart fils, imprimeur.

Je n'ai pas voulu renvoyer de pareils documens parmi des pièces justificatives et dans un appendice à mes souvenirs, par cette raison que mon récit n'aurait eu ni d'autorité qui résulte de leur contenu, ni le même intérêt pour vous. Je veux terminer ce présent chapitre en vous produisant une lettre politique de Louis XVIII, mais je voudrais vous parler d'abord du jeune Sombreuil et de sa glorieuse conduite à Quiberon.2

En exécution des promesses du gouvernement anglais et des préparatifs qu'il avait fait ostensiblement pendant cinq mois, une escadre de trois vaisseaux de ligne et de six frégates avait débarqué sur la plage de Karnac (en Basse-Bretagne) un corps d'émigrés, auxquels on avait donné pour chef un gentilhomme picard appelé M. d'Hervilly. Assisté par une colonne de Chouans qui sont les Vendéens de la Bretagne, ce corps d'émigrés s'empara de la petite ville d'Auray, dès le lendemain de son débarquement, et malheureusement pour eux et pour nous ces honnêtes Bretons étaient commandés par un prétendu royaliste, appelé M. de Puisaye.

Les royalistes furent ensuite attaquer un détachement de républicains qui se trouvaient postés au fort de Saint-Barbe, au débouché de la presqu'île de Quiberon ; mais ils furent repoussés jusqu'au fort de Penthièvre, et M. d'Hervilly, leur commandant, y fut mortellement blessé. Il parait que, pour se réserver tout l'honneur de l'action, il avait fait retarder le débarquement de la deuxième division des émigrés, dont le Vicomte de Sombreuil avait le commandement. Ce débarquement ne put s'effectuer que le jour suivant, mais ce fut avec un grand désordre, et le manque absolu des vivres encouragea l'indiscipline et la trahison d'un grand nombre de mauvais soldats, qui pour la plupart étaient des prisonniers français, des marins nouvellement sortis des pontons, enfin des hommes sans foi, sans honneur et sans conscience politique. Ils avaient comploté d'abandonner les émigrés tout aussitôt qu'ils auraient touché les terres de France ; ils envoyèrent des transfuges auprès du général Hoche, ils abandonnèrent les royalistes qui furent surpris dans le fort de Penthièvre, et les émigrés se trouvèrent cernés par les républicains.

Rassemblés autour de leur jeune et valeureux chef (M. de Sombreuil), les émigrés et les Chouans soutiennent pendant plus de cinq heures un feu terrible, et c'était principalement à dessein de laisser le temps de regagner les vaisseaux anglais qui longeait la côte, à toute une multitude de femmes et d'enfans, d'ecclésiastiques et de vieillards à qui le gouvernement anglais n'avait eu garde de refuser l'embarquement, et ceci par esprit d'économie ou de lésinerie politique. Mais il n'était pas possible à tous ces malheureux de se rembarquer, et le brave Sombreuil est obligé de mettre bas les armes. Le nombre des prisonniers s'élevait à dix mille deux cent soixante, en y comprenant les femmes et les enfans.

Je ne vous dirai pas s'il est bien vrai que les batteries des navires anglais balayaient à coups de boulets-ramés et de mitraille toute la plage où se précipitaient les émigrés pour aborder les bateaux, les chaloupes et les embarcations du pays qui pouvaient les transporter à bord de l'escadre anglaise ; nous ne savons pas si tous les projectiles anglais étaient principalement dirigés sur nos émigrés ; mais un grand nombre de ceux-ci n'en périrent pas moins sous les feux et par le fer anglais. M. de Lauriol, ancien garde-du-corps de Monsieur, fut blessé d'un coup d'épée dans la poitrine au moment où il abordait un canot rempli d'officiers de marine. « M. de Rousseville, ancien Page de M. le Prince de Condé, et capitaine au régiment d'Enghien, se sauvait à la nage : il atteint une chaloupe anglaise, il en saisit le bord de la main droite ; un coup de sabre le force à lâcher prise ; de la main gauche, il s'accroche au bordage, un autre coup de sabre lui abat cette main ; on lui frappe sur la tête à grands coups de sabre et de crosse de fusil (par ordre de l'officier de marine anglaise), et notre malheureux compatriote est englouti dans les flots. Je l'ai vu !... » Et c'est M. de Sombreuil qui parle ainsi dans sa dernière lettre à M. du Dresnay. On peut ajouter à ceci que le vénérable Évêque de Dol (M. de Hercé) se trouvait tout à côté d'une chaloupe, et que lorsqu'il se présenta pour y monter en tendant la main, il reçut dans la poitrine un coup de crosse de fusil qui le renversa sur les rochers de la grêve, où il a été fusillé quatre jours après.

Si vous me demandez la raison de cette férocité systématique, je vous dirai, mon Enfant, que parmi ces émigrés qui faisaient partie de l'expédition de Karnac, il se trouvait trois cent quarante officiers de notre ancienne marine royale ; on sait combien la plupart d'entre eux s'étaient illustrés pendant la guerre d'Amérique ; on connaiî l'esprit vindicatif et calculé qui préside à toutes les opérations du gouvernement anglais, et quand on a pensé que le cabinet de Londres avait résolu d'envoyer ces officiers français à leur perte assurée, c'est une opinion qui n'a pas manqué de trouver des partisans, même au sein du parlement britannique. Lorsque M. Pitt essaya de masquer l'horreur de ce honteux désastre, en disant que le sang anglais n'avait pas coulé, du moins !C'est l'honneur anglais, lui répliqua Sheridan, c'est l'honneur anglais qui vient de s'écouler jusqu'à la dernière goutte !

En faisant déposer les armes à ses compagnons, M. de Sombreuil avait capitulé favorablement pour eux de la manière la plus formelle et la plus précise, mais la Convention prétendit qu'il y manquait plusieurs choses de forme ; le général Hoche ne fit aucune difficulté d'en convenir, et la Convention nationale ordonna le supplice de six cents officiers français, pour qui M. de Sombreuil avait obtenu la vie sauve. On les a fusillés sans rémission sur le bord de la mer, et dans le nombre des condamnés comme ayant fait partie des troupes débarquées, se trouvait l'Abbesse de Cordylon, Madame de Chabot, qui devait être assurément fort âgée, car je me souviens qu'elle avait fait ses vœux à l'époque où ma tante de Montivilliers était Coadjutrice de cette maison, et je crois bien qu'elle avait au moins quinze ans de plus que moi. Mademoiselle de Hercé, qu'on n'avait pas fusillée, sans qu'elle en sache encore le pourquoi, m'a raconté que cette Abbesse était restée d'un caractère inflexible. Elle avait comparu devant la commission révolutionnaire d'Auray en habit religieux, disant qu'il était d'obligation pour elle. Elle avait commencé par déclarer que son âge et sa profession devaient la mettre à l'abri d'une inculpation pareille à celle d'avoir porté les armes contre la république : mais le président l'ayant interrompue pour lui demander quel était son nom, son pays, etc.

— Puisque vous prenez la licence de m'interloquer, dit-elle au président, je ne dirai plus rien : Quand l'âne parla, le prophète se tut !

Comme elle avait été prise d'un flux de sang pendant la nuit, et qu'elle ne pouvait plus se tenir debout le lendemain matin, Mlle de Hercé m'a dit qu'on l'avait étendue sur une couverture afin de la porter sur le sable, et qu'elle avait été fusillée à bout portant. Les gens du pays relevèrent son corps et l'ont enterré dans leur église où l'on tient pour assuré que ses reliques sont d'une sainte. Elle était peut-être un peu trop fière de sa Crosse d'or, et de ses trois Chabauds d'or en champ de gueules, ainsi je ne sais qu'en penser.

Lisez cette lettre du Vicomte de Sombreuil à l'Amiral Wahren, qui commandait la flotte anglaise, et dites-moi si le jeune Français qui l'écrivit ne doit pas être l'objet d'un regret éternel pour nous ?

A la prison d'Auray, ce 22 juillet.

Monsieur,

J'aurai l'honneur de vous dire que le lâche fourbe qui nous a perdues, c'est-à-dire M. de Puisaye, m'avait donné l'ordre de prendre une position et de l'y attendre ; mais il a eu l'extrême prudence de joindre bien vite un bateau, abandonnant au hasard le sort des nombreuses victimes qu'il a sacrifiées. Les gardes du fort ayant été forcées, toute l'aile gauche de la position était déjà tournée et il ne restait de ressources que dans un embarquement le plus précipité, rendu presque impossible par la proximité de l'ennemi. Nos régimens d'Hervilly et du Dresnay se rangèrent entièrement du côté de l'ennemi, abandonnant leurs drapeaux et massacrant leurs officiers. La majorité de nos soldats, désespérant d'une aussi affreuse position, s'éparpillèrent dans la campagne. Je me trouvais adossé, cerné et resserré au rocher, à l'extrémité de l'île, avec deux ou trois cents gentilshommes et le peu de soldats restés fidèles ; mais sans cartouches, n'ayant pu en obtenir que pour les gardes du fort Penthièvre, malgré mes instances les plus réitérées : sans doute que M. de Puisaye avait eu des raisons qu'il essaiera d'expliquer ? Plusieurs bateaux, encore à la côte, pouvaient me donner la ressource déshonorante dont il a si promptement profité ; mais l'abandon de mes frères d'armes eût été bien pis que le sort qui m'attend (je crois demain matin) ; j'en méritais peut-être un meilleur.... N'ayant plus de ressources, j'en vins à une capitulation pour sauver tout ce qui ne pouvait s'échapper, et le cri général de l'armée m'a répondu que tout ce qui était émigré serait prisonnier de guerre et épargné comme tel. N'ayant pas voulu me comprendre dans ma capitulation, j'en suis seul excepté ; moi seul, je dois périr et je mourrai comme j'ai vécu, j'espère.

Je vous somme au nom de l'honneur de publier cette lettre.

Sombreuil.

Voilà, mon ami, dans quels rapports de bienveillance et de confiance étaient nos émigrés avec le gouvernement anglais ; mais tout ce qui se passait en Allemagne à l'égard du Roi notre maître était plus déplorable encore. La cour de Vienne ne voulait considérer cette noble armée de Condé, où l'on voyait des officiers supérieurs et même des généraux français servir en qualité de simples soldats, que comme un corps de de troupes à la solde de l'Autriche, et sur qui les généraux autrichiens devaient exercer une souveraine autorité. Si S.M. les allait passer en revue, les commandans Viennois défendaient qu'on tirât les canons et même que l'on osât battre aux champs en défilant devant le Roi de France. On lui fit pressentir que l'Empereur exigerait bientôt qu'il eût à s'éloigner de l'armée française, et M. de Thugut alla jusqu'à dire au Comte de Saint-Priest que si S.M. persistait à y rester, on en viendrait, quoique à regret, à employer les voies de la contrainte. On a su comment les Anglais avaient conduit à l'Ile-Dieu Monsieur, Comte d'Artois, qu'ils forcèrent à y rester deux mois dans l'inaction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (Il se trouve ici deux pages soigneusement raturées) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . à la colonne chargée de l'enlèvement du Roi, qui fut contraint d'abandonner l'armée française et qui fut blessé d'un coup de fusil, en passant à Dillingen, en Suabe. Mais je n'oublie pas que c'est par une intéressante et curieuse épître du Roi Louis XVIII que je vous ai promis de terminer ce chapitre que je pourrais appeler, comme celui du Père Ménétrier, mon chapitre des pièces curieuses.

Lettre du Roi Louis XVIII au Duc d'Harcourt, son Plénipotentiaire à Londres.

Véronne, 28 septembre.

Mon cousin, j'ai reçu votre réponse à ma lettre du 25 août. J'ai voulu prendre quelques jours de réflexions avant d'y répondre. Je suis très reconnaissant de l'intérêt que le gouvernement anglais prend à ma conservation.

Il est vrai que ma position serait assez semblable à celle de Henri IV, sauf que j'ai des inconvéniens qu'il n'avait pas et qu'il avait beaucoup d'avantages que je n'ai point. Suis-je, comme lui, dans mon royaume ? Suis-je à la tête d'une armée docile à ma voix ? Ai-je toujours porté les armes et servi sous le harnais depuis l'âge de seize ans ? Ai-je gagné la bataille de Coutras ? Eh mon dieu, non ! je me trouve dans un coin de l'Italie. Une grande partie de ceux qui militent pour moi ne m'ont jamais vu. Je n'ai fait qu'une campagne dans laquelle on a à peine tiré un coup de canon. Mon inactivité m'expose à des jugemens défavorables de la part de ceux qui me sont restés fidèles, jugemens que je ne peux pas appeler téméraires parce que ceux qui les portent ne sont pas instruits de la vérité. Puis-je conquérir ainsi mon royaume ? Et supposé que mes fidèles sujets obtiennent un tel secours que je n'aie qu'à me présenter pour recevoir ma couronne, pourrai-je acquérir par là cette considération personnelle qui me serait si nécessaire ?

On vous dira, peut-être, que si les succès de Monsieur me promettent une entière sécurité, on me conduira dans mes Etats ; mais cela signifie uniquement que l'on m'y fera venir lorsque les grands dangers seront passés. Dieu m'est témoin, et vous le savez, mon cher Duc, vous qui connaissez le fond de mon cœur, que j'entendrais répéter avec la plus vive et la plus tendre satisfaction ce cri des Israélites : « Saul a tué mille combattans et David dix mille ! » Mais ma joie comme frère, ne fait rien à ma gloire comme Roi, et je le répète, si je n'acquiers pas une gloire personnelle, mon règne sera peut-être tranquille par l'effet de la lassitude générale ; mais il ne sera pas long, et il sera peut-être plus malheureux que celui d'Henri III.

Le passage du Rhin, la saison qui avance, tout se réunit pour me persuader qu'au moins pour cette année le corps du Prince de Condé n'agira point. D'ailleurs M. de Thugut a dit depuis peu, sans y être provoqué, que je ne jouerais pas auprès de ce corps un rôle convenable ; et je pense en effet que j'y serais, pour le moins, aussi déplacé qu'à Véronne....

Que me reste-t-il donc ? la Vendée. Qui peut m'y conduire ? le Roi d'Angleterre ; insistez de nouveau sur cet article. Dites aux ministres, en mon nom, que tout autre parti, quel qu'il soit, est dangereux pour ma gloire, dangereux pour le bonheur présent et futur de mon royaume, dangereux pour la tranquillité de l'Europe, incompatible avec l'état présent de la France.

Faites sentir tout ceci au cabinet de Saint-James ; ajoutez une réflexion moins importante puisqu'elle ne regarde que moi : dites que j'éprouverais une bien douce satisfaction de devoir mon trône, ma gloire, le salut de mon royaume, à un souverain aussi vertueux que le Roi d'Angleterre, à des ministres aussi éclairés que les siens.

LOUIS.


Notes

1. Je puis vous assurer, écrivait un ancien chef de canton des Herbiers, en 1809, que l'ouvrage de M. Alphonse Beauchamp n'a pas même le mérite d'un roman historique. C'est un écrivain mal informé, haineux sans motif, injuste sans cause ; et son histoire de nos guerres est une rapsodie passionnée. Il n'est pas un chef de la Vendée qui n'y découvre, à la première lecture, une foule d'erreurs et même des faussetés qui ne sauraient provenir que de la mauvaise intention de cet écrivain. (Note de l'Éditeur)

2. Charles-Marie de Viriot, Vicomte de Sombreuil, fils aîné de Charles-François, Comte de Sombreuil et Gouverneur des Invalides, à qui sa courageuse fille avait sauvé la vie pendant les massacres de septembre, et qui n'en fut pas moins condamné à mort et exécuté en 1794, comme étant complice d'une prétendue tentative d'assassinat contre le représentant Collot-d'Herbois. Le journal du soir annonça qu'il était âgé de 64 ans. Son fils en avait à peine 23 lorsqu'il fut fait prisonnier à Quiberon. Il demanda seulement (pour les émigrés qui l'accompagnaient) la vie avec la permission de se rembarquer. Conduit à Vannes et condamné à être fusillé, il obtint, sur sa parole d'honneur, trois jours de répit, pour aller régler des comptes avec les chefs de l'escadre anglaise. Il revint, malgré les supplications de l'amiral Wahren, et subit son supplice avec une fermeté digne de son nom. (Note de l'Auteur)


This page is by James Eason.


Pierre-Marie-Jean Cousin de Courchamps, Souvenirs de la marquise de Créquy de 1710 à 1803, tome IX, chapitre II, pp. 21-58. Paris, 1855.


Valid XHTML 1.1 Valid CSS