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II : Blitzkrieg
mai-juin 1940

Cette page reproduit un chapitre de

Les lauriers sont coupés …

de
Margaret Hughes

publié chez
Brentano's,
New York,
1941

dont le texte relève du domaine public.

Cette page a fait l'objet d'une relecture soignée
et je la crois donc sans erreur.
Si toutefois vous en trouviez une,
je vous prie de me le faire savoir !

[ALT de l'image : a blank space]

 p157  III
Armistice
juin-septembre 1940

 [p158]  [page laissée en blanc]

 p159  Niort, Lundi 24 juin —

La population a appris l'étendue du désastre : la France conserve la flotte, mais plus de la moitié du territoire va être occupé par les Allemands, une lourde indemnité quotidienne d'occupation est imposée. La France du Maréchal Pétain a rompu officiellement les relations avec son ancienne alliée et a signé aujourd'hui l'armistice avec les Italiens.

Niort, Mardi 25 juin —

Cette journée a été déclarée par le Maréchal Pétain jour de deuil national. Il a été observée dans chaque ville et village de France. A Niort la cérémonie s'est tenue près du vieux dongeon et naturellement chacune de nous y est allée.

Il était onze heures. Pour la première fois depuis longtemps le beau temps avait disparu ; une pluie fine n'a cessé de tomber. La population garnissait tout le square à l'entour. Hommes, femmes et enfants se tenaient droits, crispés, immobiles dans des manteaux imperméables ou sous des parapluies. Comme toutes les cérémonies françaises, celle‑ci a été un modèle parfait de simplicité.

Les anciens combatants ont descendu les marches du square et se sont immobilisés au pied du Monument aux Morts de la dernière guerre. Les clairons ont sonné « Aux Champs », puis le Préfet s'est avancé dans son uniforme noir, garni de broderies d'argent, le bicorne à la main, suivi par un colonel qui ne  p160 portait ni ceinturon, ni sabre au côté puisqu'il n'était plus combatant. Le Préfet a déposé une gerbe de fleurs au pied du monument des « Morts pour la Patrie », les clairons ont sonné à nouveau. La cérémonie était terminée. Le visage couvert par la pluie et les larmes, les habitants sont rentrés chez eux, sans dire un mot et sans qu'aucun Allemand soit apparu.

J'ai senti en m'éloignant de ce Monument aux Morts sur lequel chaque famille avait peut-être le nom d'un parent inscrit, ce qui agitait le coeur et l'esprit de ces Français. J'étais toute proche de leur malheur puisque j'ai perdu l'un des miens dans la forêt de l'Argonne. Je suis convaincue qu'il y avait à ce moment‑là en eux, comme en moi‑même, non pas tant la haine de l'ennemi, qu'une sourde colère contre le sacrilège qui a été commis pendant plus de vingt années d'égoïsme, d'insouciance, d'avarice et de trahison à l'idéal pour lequel toutes les familles françaises et quelques familles américaines avaient donné un de leurs membres.

Niort, samedi, 29 juin —

La semaine a passé sans incidents. Nous nous sommes habitués aux Allemands et ils se sont habitués à nous. En groupes joyeux, ils entrent dans les boutiques où ils achètent les objets les plus variés et les plus invraisemblables pour eux‑mêmes et pour leurs familles.

Dès le lendemain de leur arrivée, ils ont commencé leurs tournées d'inspection des maisons, à la recherche de soldats français. On s'est accoutumé au spectacle lamentable de trente ou quarante soldats français, sans ceinturon et sans fusil, se traînant dans la rue, dirigés vers les camps de concentration par un seul soldat  p161 allemand qui, le revolver en main, semble les mener comme un fermier dirige ses vaches.

Le Jardin Public est entouré de camions, de tanks et de voitures militaires. Un haut-parleur installé dans l'une de celles‑ci fait entendre sans répit … des airs de danses viennoises. Un jour on a annoncé qu'un grand bal serait donné en plein air et que toute la population y était cordialement invitée ; mais comme celle‑ci n'a pas réagi d'une manière enthousiaste, la fête a été décommandée.

Les habitants de Niort, au contraire des habitants des villes du nord de la France, ne savent pas ce qu'est une invasion, n'en ayant pas subi depuis bien des générations. Lorsqu'on reste trop longtemps dans l'attente d'une catastrophe, on éprouve presqu'un soulagement lorsque celle‑ci s'abat sur vous. C'est ce sentiment qu'éprouvent en ce moment les habitants de la ville. Hitler, grand maître de la guerre des nerfs, le sait et l'exploite en ordonnant à ses troupes de prendre une attitude correcte. Après avoir pendant des mois, même des années, entendu parler des récits, d'ailleurs véridiques, faits par la propagande alliée sur les atrocités des Nazis en Tchécoslovaquie, en Pologne et dans leur propre pays et après la « pagaïe » dans laquelle, pendant quelques semaines, on a vécu en France, cette attitude des Allemands et le rétablissement de l'ordre risquent de pousser lentement et invinciblement la population à penser que peut-être les Allemands ne sont, au fond, « pas si mauvais garçons ». Certains mêmes trouvent qu'il est amusant d'assister au changement de la garde devant la Kommandantur et de regarder les soldats marcher au pas de l'oie. Mais nous qui avons vu les victimes pitoyables  p162 de ces mêmes jeunes Nazis, femmes et enfants mitraillés, nous ne pouvons pas partager cet optimisme que les réfugiés arrivés du nord, eux non plus, ne comprennent pas. Je continue avec Frances et Emily mon travail à la cantine où nous nous rendons dans notre uniforme kaki qui amuse et intrigue les Allemands. Suivant sans doute scrupuleusement les instructions qui leur ont été données, ils s'écartent à notre passage, nous saluent et même parfois nous disent « Guten Morgen ».

Aujourd'hui, après le petit déjeuner, alors que nous étions en train d'écrire des lettres et de faire nos comptes, la sonnerie de la porte d'entrée a retenti et une jeune femme charmante est entrée avec un enfant. C'était Madame Dupuis, la propriétaire qui, maintenant que la bataille est terminée, rentre chez elle. D'ailleurs depuis l'armistice nous avons pensé nous-mêmes rentrer à Paris et les réfugiés commencent à remonter vers le nord. Miss Morgan qui veut rouvrir le bureau de la rue Miromesnil, a obtenu du commandant de la place des sauf-conduits pour que toutes les voitures du Comité puissent rentrer par la grande route. Ces sauf-conduits précisent que nos voitures ne peuvent pas être réquisitionnées ou même être échangées sur la route, car un des « trucs » préférés des Allemands consiste à prendre une bonne voiture en pleine route et à vous laisser continuer dans une mauvaise voiture dont ils se débarrassent.

A la fin de la journée Dean Jay, le directeur principal de la Banque Morgan, est arrivé subitement de Bordeaux. Il nous a dit que le bruit courait dans cette ville que Paul Reynaud avait eu un grave accident d'automobile dans la zone inoccupée. Il serait sérieusement  p163 blessé et sa trop fameuse amie, Hélène de Portes, qui conduisait, aurait été tuée. On raconte aussi que deux de ses collaborateurs auraient été arrêtés en Espagne alors qu'ils transportaient un véritable trésor.

Herbault, Dimanche 30 juin —

J'ai quitté Niort ce matin avec Frances et Emily dans notre chère Citroën No. 17. Lovering Hill et Mrs. Joan Livingston suivaient dans une autre voiture.

Nous sommes partis sans savoir exactement ce qui se passait car depuis la signature de l'armistice il n'y a plus eu de réfugiés qui fassent circuler d'informations vraies ou fausses et nous n'avons plus entendu la radio. Les grands journaux parisiens ne parviennent plus ici et les journaux locaux, vides d'informations, publient des photos qui montrent les soldats allemands distribuant du lait aux enfants français sur les routes et dans les villages. On nous a seulement répété que des incidents assez graves se seraient produits non plus à l'ouest de l'Europe mais à l'est entre les Russes, les Hongrois et les Roumains.

La grande route était absolument déserte : les Allemands détournent les réfugiés vers les routes secondaires comme les Français avaient essayé de le faire à la fin. Deux fois nous avons été arrêtés à l'entrée de ponts et de passages à niveau par des sentinelles armées mais dès qu'elles ont vu nos sauf-conduits, nous avons été autorisés à poursuivre notre chemin. A Saumur, nous avons eu l'occasion de passer sur un ponton car le magnifique pont avait été dynamité et détruit. J'ai entendu dire que ces pontons avaient été  p164 construits aux dimensions exactes des fleuves sur lesquels ils devaient être employés. Ce sont des chefs-d'oeuvre de technique et ils paraissent aussi solides que le roc. Des soldats allemands, le fusil entre les jambes, étaient assis à chaque extrémité pour empêcher tout sabotage.

A quelque distance de Saumur, nous nous sommes arrêtés pour déjeuner dans un village dont j'ai oublié le nom. C'est là que s'est produit le premier incident désagréable. Il m'a révélé ce que je crois être la vérité : les Nazis et les soldats allemands sont deux espèces animales très différentes. Nous avions trouvé ouverte une charmante petite auberge, pleine de soldats. L'aubergiste nous a conduit poliment dans une salle à manger particulière où n'était assis qu'un seul officier allemand d'âge moyen qui déjeunait à la table près de la fenêtre. Il n'a fait aucune attention à nous pendant que nous commandions le déjeuner. Nous venions de commencer à manger des hors-d'oeuvre lorsqu'a fait irruption un homme grand, aux cheveux blancs, au visage cruel, revêtu d'un uniforme noir et portant un brassard jaune sur lequel était dessinée la croix gammée. Les choses ont alors commencé à mal tourner. Il nous a soumis à un examen détaillé, a appelé le patron et dans un bon français l'a rabroué parce qu'il nous avait fait entrer dans cette pièce. Il a fait ensuite venir la famille de l'aubergiste et l'a accusée violemment de nous avoir mieux servi que les Allemands. Le pauvre homme et sa femme nous ont fait pitié et au départ nous leur avons dit combien nous étions désespérés d'avoir été la cause de tous ces ennuis. Le mari nous a dit en souriant : « C'est toujours la même chose, les militaires sont toujours très corrects, mais  p165 les Nazis … » et il a terminé sa pensée en levant d'une façon expressive les yeux au ciel.

A trois heures, nous sommes arrivés à l' « Auberge des Trois Marchands ». Le propriétaire, Monsieur Laurent, et sa femme, qui avaient entendu le bruit des automobiles et nos voix, sont accourus sur le seuil de leur demeure et en quelques minutes tout le village s'est trouvé réuni autour de nous. On nous a embrassés, on nous a donné des poignées de mains et nous avons été obligés de raconter toutes nos aventures. A leur tour ils nous ont raconté l'histoire du village depuis l'arrivée des Allemands qui, paraît‑il, ont été convenables, sauf, m'a dit un gosse, le jour même de l'armistice où il se sont saoulés à tel point « … que c'en était une honte, oh oui ! Madame Hughes ! … »

J'ai été remplie de joie et de fierté en retrouvant mon premier malade, le jeune Claude, complètement guéri. Le docteur allemand qui est au Guérinet a pu lui faire le pansement le plus magnifique que la science médicale ait pu imaginer, je reste quand même, pour Claude, le Médecin-Chef du village.

Les Allemands ont occupé les deux châteaux des Le Prat. Ils y ont installé, quelques heures après notre départ, un quartier-général et un hôpital vétérinaire.

Les Laurent ne servent plus de leur auberge que des boissons ; cependant il a été entendu que nous serions les invités de la famille. Nous occupons les chambres à coucher de l'auberge où il n'y a toujours ni eau, ni électricité, mais ils nous y ont installés confortablement et nous ont donné quelques brocs d'eau chaude, de larges serviettes et des bougeoirs.

Pendant que Mrs. Livingston se reposait et que Madame Laurent, qui était allée chez le boucher choisir  p166 un beau morceau de veau pour notre dîner, préparait celui‑ci, je suis allée avec Lovering, Frances et Emily voir dans quel état se trouvait le Guérinet. Nous étions tous, y compris Lovering, en uniforme et nous nous demandions si on nous laisserait entrer au château. A la grille du parc les soldats étonnés, croyant peut-être que nous étions allemands, n'ont même pas pensé à nous arrêter et nous nous sommes dirigés tranquillement vers le château où nous sommes entrés par la porte-arrière. Comme je suis toujours officiellement responsable de ma petite armée, c'est moi qui suis sortie la première de la voiture et qui ai demandé en mauvais allemand à deux soldats ahuris où se trouvaient mes domestiques. J'ai vérifié alors que si on prends vis‑à‑vis des Allemands un air de grande autorité, on obtient presque toujours ce qu'on veut. Sans discuter, ils ont fait sortir de la cuisine deux autres soldats, au visage rouge, portant un tablier de domestique sur leur uniforme et m'ont permis de faire avec eux mon inspection. J'ai expliqué, conservant un air important, que je voulais voir immédiatement Anna et Emile. Il nous a été difficile de garder longtemps notre air sérieux, car les soldats commençaient à faire cercle autour de nous se demandant ce qui se passait. Escortés par eux, nous nous sommes rendus à la maison du garde-forestier, où nous avons trouvé Anna et Emile qui se sont jetés dans nos bras. Encouragée par mon premier succès, j'ai décidé de continuer : je suis retournée au château avec Emile et j'ai demandé à le visiter de fond en comble.

J'ai été heureuse de constater que l'argenterie était toujours sur le buffet et que les objets d'art étaient à leur place au salon. Les chambres à coucher sont en  p167 assez bon état, mais dans chacune d'elles j'ai trouvé dans tous les coins, des bouteilles de champagne vides.

Pendant toute la visite j'ai conversé à la fois en français avec Emile et en allemand avec le sergent. Le sous-officier a paru très préoccupé de me prouver que rien n'a été abîmé. Il n'a cessé de me répéter : « Je ne voudrais pas être responsable si j'étais déplacé et si un nouveau commandant prenait possession des lieux, de la casse qu'il ferait, lui. » Sur sa demande, avant de partir, j'ai attesté par écrit que ce jour « Nichts ist kaput ».1

Emile n'a pas tari et m'a donné des détails sur les conditions dans lesquelles s'est faite l'occupation du château d'où il avait été délogé. Il s'est lamenté parce que les Allemands sont arrivés à découvrir les meilleures bouteilles qui avaient été cachées dans la crypte de la chapelle particulière du château.

A la fin de l'après‑midi, nous avons quitté le Guérinet où les chevaux allemands piétinaient le gazon. La présence de ces soldats semblait un sacrilège et nous avons été heureux de nous retrouver avec des Français à notre petite auberge où on nous a fêtés à nouveau en nous offrant un excellent dîner.

Chaque jour depuis que j'ai commencé mon travail à la cantine de Niort, je ressens des douleurs de  p168 plus en plus vives dans les muscles du dos. A cause de mon désir de me rendre utile, je me suis imposé un effort trop violent en portant de lourds plateaux. Je m'étais encouragée en pensant que ces douleurs disparaîtraient aussi rapidement que les courbatures après de longues promenades à cheval. J'ai été malheureusement optimiste et le voyage d'aujourd'hui n'a fait qu'augmenter mes douleurs. A Niort, en outre, je n'ai pas pu dormir depuis l'arrivée des Allemands à cause du bruit des troupes qui chaque nuit passaient rue d'Alsace-Lorraine. A ce malheur s'est ajouté un rhume que j'ai attrapé malgré le beau temps qui dure depuis près de deux mois et n'a été interrompu que par la pluie du jour de l'Armistice.

Paris, Lundi 1er juillet —

Nous nous sommes remis en route ce matin. De Blois à Paris le spectacle a été différent de celui de la veille.

Les routes étaient la plupart du temps désertes comme celles sur lesquelles nous avions roulé entre Niort et Herbault. Nous avons cependant rencontré quelques camions qui transportaient des troupes allemandes, et des voitures pleines d'officiers nazis. Alors qu'hier nous n'avions vu aucune trace de bataille, aujourd'hui nous avons vu de nombreuses marques des combats. Des tanks renversés, des voitures culbutées dans les fossés, des débris informes de matériel de guerre, les ruines de maisons démolies non pas seulement par les bombes des avions mais par les tirs de l'artillerie, attestent que deux armées se sont heurtées sur ces routes, dans ces champs et dans les villages.  p169 Ces villages sont encore déserts, fenêtres et volets fermés. La plupart du temps nous n'y avons même pas vu un seul soldat allemand.

La cathédrale de Chartres qu'on aperçoit longtemps avant d'arriver à la ville, se dresse intacte au milieu d'une ville dont les maisons sont fermées. Dans les rues étroites de la vieille ville, seul retentit le bruit des bottes allemandes. Autour du square, près de la cathédrale, sont parqués les tanks, voitures et camions allemands : derrière eux il n'y a que des soldats, aucun civil. Les restaurants, les boutiques, les « bistros » portent un écriteau sur lequel est écrit un seul mot : « fermé ». Nous avons demandé à un officier nous pourrions déjeuner. Il nous a répondu qu'il ne connaissait aucun restaurant ouvert, mais que certainement on se ferait un plaisir de nous recevoir au mess des officiers. Nous l'avons remercié et avons préféré partir sans déjeuner.

Sans doute parce que je connais mieux la région parisienne, plus j'avançais vers Paris, plus poignante me semblait cette vision de cauchemar. Rambouillet j'ai si souvent séjourné, est vide. En explorant ces rues désertes, nous avons finalement découvert un « bistro » dont les portes étaient ouvertes et où quelques personnes étaient en train de manger. Nous avons demandé un repas, mais la femme qui se tenait seule derrière le comptoir, nous a répondu, le regard vide : « Je n'ai rien à vous servir. Tous ces gens-là mangent ce qu'ils ont apporté. Je suis la seule qui soit restée quand les Allemands sont entrés … et maintenant il ne me reste plus rien, rien du tout, » et elle a continué de nous regarder avec des yeux d'où la vie et l'espoir semblaient avoir disparu.

 p170  Versailles, où j'ai passé quelques-uns des mois les plus heureux de ma vie, ne résonne plus maintenant que du bruit des troupes allemandes. Pendant toute la traversée de la ville, je n'ai pas vu un seul civil. Saint-Cloud, autrefois si bruyant, paraît être encore plus désert, car là nous n'avons même pas croisé un soldat allemand. Aussi était‑ce le coeur plein d'angoisse que nous nous demandions, en arrivant au Bois de Boulogne, quel était le Paris que nous allions découvrir.

Nous sommes arrivées Avenue du Bois à trois heures. Jusqu'à l'Arc-de‑Triomphe, gardé par des soldats allemands, nous n'avons rencontré que quelques rares voitures remplies d'officiers. L'Avenue des Champs Elysées qui, lorsqu'il faisait beau, brillait autrefois des mille feux du soleil se refléchissant sur les vitres des voitures, était totalement déserte. Aucun piéton sur le trottoir, quelques rares voitures allemandes sur la chaussée. Tous les magasins, tous les hôtels, tous les cafés, tous les restaurants, sauf « Fouquet's », sont fermés. Quelques officiers allemands étaient encore attablés à la terrasse de mon cher restaurant, devant des tasses de café. Les tables étaient rangées comme d'habitude, sous le store rouge. Avec Frances et Emily j'ai fait choix de l'une d'elles. Je n'ai retrouvé parmi les garçons aucun visage familier. Un nouveau maître d'hôtel, désagréable et bourru, nous a mis entre les mains, sans aucune bonne grâce, un menu et a attendu les ordres en nous regardant d'un air sévère. Au lieu de la longue liste des plats succulents qu'on nous offrait il y a encore cinq semaines on n'offre plus maintenant qu'un menu à prix fixe : hors-d'oeuvre qui consistent en jambon et saucisse, croquettes de poulet dont le goût est vraiment affreux. Incapables de manger ces  p171 croquettes, j'ai repoussé l'assiette. Le maître d'hôtel n'a pas hésité à nous dire, bien que je ne lui eusse pas adressé la parole : « Alors, la nourriture était meilleure au front ? Hein ? »

Une autre table était occupée par une femme laide, petite et forte, qui s'y trouvait seule avec deux chiens danois. Elle mangeait de magnifiques framboises ; cela nous a donné l'idée de terminer au moins ce repas d'une façon plus agréable et d'en avoir nous aussi. Nous avons appelé le maître d'hôtel et en avons obtenu après une longue discussion qui a attiré l'attention de cette femme peu attrayante. Elle s'est tournée vers nous et, dans un parfait anglais, nous a demandé di nous étions Américaines. Sur notre réponse affirmative, elle nous a dit : « Vous êtes des femmes bien heureuses parce qu'au moins vous pouvez aller à l'Hôtel Bristol qui est réquisitionné pour les Américains, tandis que moi je suis Anglaise et je ne peux aller nulle part. » Nous avons toutes trois décidé spontanément qu'elle n'était certainement pas Anglaise et qu'elle faisait certainement partie de la cinquième colonne.

J'ai essayé de me rappeler où j'avais déjà eu la vision fantastique d'une grande ville d'où le mouvement et le bruit ont disparu. Peu à peu, m'est revenu à l'esprit le souvenir d'un vieux film de René Clair, « Le Rayon Magique » dans lequel un inventeur génial et fou a découvert un rayon qui supprime la vie partout où il passe.

La rue de Rivoli était aussi déserte : à toutes les fenêtres pendaient des bannières nazies. Nous sommes arrivées à la Place Vendôme après n'avoir, depuis notre entrée par la porte Dauphine, rencontré aucune voiture  p172 particulière, aucun cycliste, aucun taxi et naturellement aucun autobus. Nous avons croisé une fois un sergent de ville qui marchait flanqué de deux soldats allemands.

A la banque Morgan où nous étions allées demander quelques conseils et quelques renseignements sur les endroits où il nous serait possible de loger, il nous a semblé que, pour la première fois, nous pourrions être amenées à coucher dans la voiture. Le portier nous a expliqué que contrairement à ce qu'on nous avait dit, le Ritz n'était pas réquisitionné mais était occupé par celui qui se fait appeler « Le Gouverneur de Paris » et son Etat-Major.

J'ai donc décidé de retourner immédiatement à mon hôtel habituel, pendant que Frances et Emily allaient essayer de trouver une chambre à quelques pas de la Place, au coin de la rue des Capucines et de la rue de la Paix, à l'Hôtel de Calais où elles ont d'ailleurs pu s'installer.

Une rangée de voitures allemandes dont les chauffeurs en uniforme sont élégamment habillés, stationnent devant l'Hôtel Ritz dont la porte est surveillée par une douzaine de soldats casqués et armés du mousqueton : c'est le nouveau genre de la maison.

J'ai tenu le buste aussi droit que possible malgré mes douleurs au dos et j'ai avancé rapidement au milieu des gardes allemands jusqu'à la porte. Le hall d'entrée était rempli de militaires, la plupart officiers qui portent des capes gris-vert dont l'intérieur est d'un rouge écarlate. Ils étaient assis ou se tenaient debout près de l'ascenseur. « Mon hôtel paraît plein de vie et de charme » me suis‑je dit d'un ton ironique. Je n'ai pas eu le temps de me livrer à des réflexions sur  p173 ce sujet, car le personnel, ou ce qui en reste — le concierge principal est parti avec un ou deux de ss aides — s'est précipité sur moi, pouvant à peine croire ses yeux. Nous avons échangé des poignées de mains qui m'ont paru bien agréables et réconfortantes. Les officiers allemands, intrigués par la vue de mon uniforme et par la consonance anglaise de mon nom que le personnel ne cessait de répéter en me disant : « Madame Hughes, Madame Hughes, comment allez‑vous ? » se sont rapprochés de nous pour voir ce qui se passait. Aussi aucun d'eux ne remarqua‑t‑il, quand la porte de l'ascenseur s'est ouverte, un homme en civil, pâle, maigre, aux cheveux noirs, qui sortait en boitant. Je l'avais remarqué parce que, me préoccupant de faire prendre mes bagages dans la Citroën que Frances et Emily avaient laissé devant la porte, j'avais choisi près de l'ascenseur deux chasseurs. Ceux‑ci m'ont accompagnée pendant que je sortais moi‑même précédant de quelques pas le civil qui était Goebbels. Les sentinelles présentaient déjà les armes pour lui et je suis sortie ainsi entre deux rangs de soldats au « Garde à vous », devant Frances et Emily qui, revenues de l'Hôtel de Calais, les yeux écarquillés de surprise, observaient le spectacle. Herr Goebbels, entouré d'une rangée de dignitaires prosternés, est monté dans une luxueuse voiture qui a démarré rapidement.

Je suis donc à nouveau installée à Paris. Ma chambre donne sur un petit jardin. J'ai eu de la chance en l'obtenant car l'hôtel, s'il n'est pas réquisitionné, n'a cependant pas le droit de recevoir de nouveaux clients. C'est parce que j'ai laissé une partie de mes bagages lors de mon dernier départ, qu'on peut me considérer comme n'étant pas une nouvelle cliente. Il n'y a dans  p174 tout l'hôtel, ai‑je appris, que dix personnes qui ne soient pas nazies. Mademoiselle Chanel a un appartement particulier. Les autres clients sont américains ou danois et tous évitent, paraît‑il, de prendre leurs repas au rez-de‑chaussée ou de s'asseoir dans le hall.

Les rideaux de brocart bleu, le couvre-lit de satin et la cheminée de marbre blanc m'ont fait instantanément oublier ce qui se passe à l'extérieur : comme par l'effet d'une métamorphose, je suis redevenue la cliente du Ritz d'autrefois et pour la première fois depuis plusieurs semaines j'ai été choquée en voyant que mes ongles avaient été brisés par le service à la cantine et n'avaient plus été entretenus. J'ai fait appeler Mademoiselle Blanche ; elle est partie pour Vichy et on m'a envoyé à sa place une blonde assez belle qui se dit être Polonaise. Pendant une heure elle m'a régalée d'histoires dans lesquelles il n'était question que de la délicatesse des officiers allemands, de leur honnêteté, de la façon correcte dont ils se conduisent dans les salons de coiffure, de la joie des Français de voir les Allemands dépenser tant d'argent. Sa conversation m'aurait peut-être impressionnée à New York ; elle ne pouvait certainement pas avoir cet effet sur moi aujourd'hui, alors que quelques minutes auparavant j'avais vu une ville morte dans laquelle aucun être humain ne peut éprouver la joie dont elle me parlait.

Après cette conversation j'ai eu un sentiment encore plus pénible en jetant un coup d'oeil sur les deux journaux que j'avais fait monter dans ma chambre. Le Matin et Paris-Soir sont tous deux imprimés sur une seule feuille. Et quelle feuille ! Chacun des deux journaux ne contient que des textes de propagande allemande : rien d'autre. Dans des articles souvent  p175 signés par des Français — les autres étant anonymes — il est expliqué, sur un ton lyrique, combien les Français sont heureux d'être enfin débarrassés de leur gouvernement et de l'Angleterre. On loue la bonté de l'envahisseur et le caractère humain du contrôle qu'il impose. Il n'y a aucune information dans le sens réel du mot.

Paris, Jeudi 4 juillet —

Independence Day !

Je suis alitée depuis mon arrivée et je continue de souffrir du dos. Ma grippe a disparu, mais je ne peux pas bouger : je ne demande qu'à rester au lit et à dormir. C'est évidemment la réaction après l'effort et la fatigue de ces dernières semaines.

Frances et Emily sont venues me voir une our deux fois par jour et m'ont raconté ce qui se passe à Paris et au bureau de Miss Morgan qui est rentrée le même jour que nous. « Paris », disent‑elles, « est affreux. » Elles ont, pendant les deux premiers jours, déjeuné et dîné rue Saint-Honoré, au « Grand Vatel » où il n'y avait pas trop d'Allemands. Mais ceux‑ci ont subitement découvert cet endroit qui est devenu intolérable : elles se sont mises à la recherche d'un autre restaurant.

Les produits alimentaires, paraît‑il, se raréfient, la nourriture est très pauvre sauf au Ritz où, à cause de la présence du « Gouverneur de Paris », elle est magnifique, très peu différente de celle d'avant-guerre. On y sert un repas à prix fixe à soixante francs et le menu habituel des Allemands rappelle assez celui de la noblesse russe à la veille de la révolution qui devait l'emporter : champagne, caviar, langoustes, glaces et crèmes Chantilly, liqueurs et gros cigares.

 p176  Je ne peux inviter Frances et Emily qu'à prendre un Vermouth parce que si les chambres peuvent encore être payées avec des chèques, il faut payer les repas au comptant et on ne peut sortir de son compte en banque qu'un nombre limité de francs chaque semaine. Cela ne m'inquiète pas particulièrement parce que je pense que les opérations de change reprendront d'un jour à l'autre. En dehors des francs que j'ai en banque, je dispose d'une lettre de crédit qui s'est révélée d'ailleurs tout à fait inutile et de nombreux Travelers' Checks.

Frances et Emily m'ont dit que Miss Morgan a eu un entretien avec Otto Abetz, le nouvel ambassadeur allemand à Paris et a essayé d'obtenir les permissions nécessaires pour aller dans le nord de la France. Elle veut voir ce qui reste de Blérancourt et essayer d'ouvrir à nouveau des Centres pour aider ceux qui, petit à petit, revenant lentement sur leurs pas, rentrent chez eux. Une grande partie des membres de notre organisation est revenue à Paris et habite l'Hôtel Bristol à la porte duquel flotte un grand drapeau américain. Susan, Bidda et Eva Dahlgren viennent d'arriver de Bellac qui se trouve dans la partie inoccupée de la France avec laquelle on peut encore communiquer assez facilement car la ligne de démarcation n'est pas sévèrement surveillée. Susan et Bidda viennent de dîner dans ma chambre et m'ont parlé du grand déjeuner de l'Hôtel Bristol où environ cent Américains se sont réunis aujourd'hui pour célébrer notre fête nationale.

En dehors de ces compatriotes amies et de Miss Morgan elle‑même qui est venue prendre de mes nouvelles, je reçois à toutes heures de la journée de nombreux  p177 visiteurs français. La nouvelle de mon retour s'est répandue dans le Ritz. Les garçons fatigués et dégoûtés de travailler uniquement pour les Allemands, travail pénible et sans pourboire, ont pris l'habitude de venir de tous les étages me voir dans ma chambre pour avoir des nouvelles de ma santé, bavarder et généralement discuter la situation. Pour la première fois de ma vie, j'apprends à connaître et à apprécier ces gens, non pas en tant que domestiques, mais en tant qu'hommes. Je découvre combien ils ont le sens du devoir et de l'honneur professionnels. C'est ainsi qu'un vieux sommelier m'a dit que le surmenage et l'angoisse qu'il a subis pendant la première semaine qui a suivi l'arrivée des Allemands à Paris, lui ont fait perdre dix kilos. Il a pensé qu'il ne fallait pas, en tous cas, qu'au moment où la France tombait, la réputation du service de l'Hôtel Ritz fût, elle, atteinte d'une manière quelconque.

La gouvernante veille à ce que ma chambre soit toujours pleine des plus belles fleurs, le valet de chambre et le sommelier m'apportent des romans policiers écrits en français ou en anglais qu'ils ont découvert je ne sais où dans l'hôtel, car en ce moment il n'y a pas de librairie ouverte à Paris.

J'apprends une nouvelle qui rendra bien triste de nombreux compatriotes : le « Champlain », de la French Line, qui pendant tant d'années a fait le service entre New York et le Havre a heurté une mine près de Bordeaux et a coulé.

 p178  Paris, Vendredi 5 juillet —

Je suis maintenant fatiguée de rester au lit. Mon refroidissement a disparu, mais le dos continue de me faire souffrir. J'ai essayé pendant toute la semaine de trouver un docteur et n'ai pas pu y réussir. Le téléphone fonctionne bien à nouveau, mais presque tous les appels restent sans réponse car la plupart des Parisiens qui se sont « repliés » ne sont pas rentrés.

Mr. Wynne, de la Banque Morgan, malgré qu'il soit Anglais est toujours à son poste, qu'il n'a d'ailleurs jamais quitté et il m'a envoyé celui qui sans doute me sauvera : Sabri, masseur célèbre dans cette ville.2

Emily et Frances ont trouvé un travail temporaire dans un bureau appelé : « Aide aux Soldats », auquel les familles des prisonniers et des disparus s'adressent pour demander des renseignements et des nouvelles. Je vais me joindre à elles.

Paris, Samedi 6 juillet —

Tout le monde n'est préoccupé que par un seul fait : le bombardement de la flotte française avant hier dans la rade de Mers-el‑Kebir, à Oran, par la flotte britannique ce qui a entraîné officiellement la rupture des relations diplomatiques entre la France et la Grande-Bretagne. Le nombre des Français tués est important, plusieurs centaines, c'est‑à‑dire, répète‑t‑on, qu'il a été tué en quelques minutes par les Anglais plus de marins français qu'il n'en a été tué par les Allemands eux‑mêmes jusqu'à l'armistice. « La traîtrise anglaise … » disent les Allemands. « La traîtrise anglaise … » répètent  p179 en murmurant les Français. Cette catastrophe encourage les sentiments anti-anglais qu'ont en ce moment la plupart des Français. Quelques-uns disent : « Si seulement les Anglais pouvaient être rapidement battus, nous pourrions bientôt retourner dans nos foyers et retrouver la bonne vie d'autrefois. » Il est inutile d'essayer de leur expliquer que « la bonne vie d'autrefois » a définitivement disparu. La propagande allemande est en ce moment trop forte et rien ne peut affaiblir les résultats qu'elle semble obtenir ici sur la pensée des Français.

Ce soir le valet de chambre est venu, à la tombée de la nuit, me dire que des ordres très stricts ont été donnés de fermer les volets et de tirer les rideaux. La moindre lumière qui filtrera au dehors sera supprimée … à coups de revolver. Le coupable sera en outre puni d'amende. De son côté le vieux concierge m'a dit affectueusement que je devrai bien être rentrée avant dix heures du soir pour éviter la punition désagréable d'avoir à passer la nuit au poste de police pour y cirer des bottes, car c'est l'heure à laquelle le couvre-feu est imposé. Il a ajouté en souriant que si dans le dictionnaire « verboten » se traduit littéralement en français par « défendu », il ne faut plus prendre maintenant ce mot dans son sens français habituel : les Allemands ne plaisantent pas avec ce qui est « défendu ».

Nous sommes donc, malgré l'armistice et l'occupation de la ville par le vainqueur, à nouveau plongés dans la guerre. Pour rappeler d'une manière incessante leur domination, les avions allemands, nuit et jour, tournent autour de Paris. J'ai assisté de mon balcon à leurs évolutions. Ils rasent les toits et volent même quelquefois si bas qu'ils passent dans les avenues entre  p180 les maisons. On raconte que ces vols diaboliques sont faits par des aviateurs qui ont droit, à titre de récompense, à un jour de vol au‑dessus de Paris et qui en profitent. La population parisienne s'est tellement familiarisée avec le bruit des moteurs des avions allemands, qu'elle prétend avoir pu cette semaine, reconnaître une nuit un avion anglais par la seule différence du son.

Ce matin je suis allée chercher Emily et Frances à l'Hôtel de Calais et nous sommes allées à pied au siège de l' « Aide aux Soldats » qui est proche, 13 avenue de l'Opéra. Nous avons monté un étage et nous avons trouvé dans une chambre mal éclairée et d'aspect triste, un groupe de volontaires français ; ces volontaires, hommes et femmes, travaillaient à lire et à classer les lettres qui contiennent des appels pitoyables demandant des renseignements sur des êtres aimés et disparus. Le système adopté est très simple : après avoir lu la lettre écrite par la famille du soldat disparu, on la numérote et on la classe sous le nom du militaire. Puis on établit une fiche qui porte ce nom et le numéro du régiment avec mention du nom et de l'adresse du parent qui a écrit. Lorsque les listes des prisonniers arriveront, on se rapportera à cette fiche pour prévenir la famille.

J'étais venue assez souvent en France. Je connaissais déjà bien ce pays : la Riviera, Biarritz, quelques demeures provinciales, les champs de bataille de la guerre de 14 et surtout Paris, le Paris des restaurants, des magasins, des Boulevards, des courses et de la haute-bourgeoisie ; j'avais fréquenté aussi quelques membres de notre ambassade. Je commence maintenant à connaître une autre France : non seulement  p181 ses villages et ses petites villes de province, Bellac, Blérancourt, le Guérinet, Chinon, Blois, Niort, mais la France des petites gens, le personnel du Ritz, ceux qui vivent dans la banlieue de Paris et qui prennent le Métro. Des dizaines de familles ont défilé aujourd'hui devant moi, me faisant entrer dans l'intimité de leur vie, pendant que je lisais et classais leurs appels. Quelques-unes de ces lettres sont tragiques, emplies de désespoir. Elles contiennent souvent des photographies avec des réflexions telles que celles‑ci : « Vous voyez, mon fils est beau et a l'allure élégante », ou bien « Il est un si bon fils. » Une autre mère a écrit : « Mon fils a des yeux bleus ! », mais elle a oublié d'ajouter le numéro de son régiment. Le sentiment de l'immense désolation qui s'étend sur l'Europe et sur le monde m'a empoignée pendant mon travail dans le bureau de « Aide aux Soldats ». Ces noms, ces familles, ces prisonniers deviennent une partie de ma propre vie et je veux depuis ce matin, au lieu de retourner travailler pour les réfugiés, me consacrer aux prisonniers. Les photographies, les yeux de ces garçons deviennent les photographies, les yeux de mon propre fils. Ces mères se confondent avec moi‑même. Je crois que j'ai trouvé le travail qu'il me faut.

Paris, Dimanche 7 juillet —

Miss Morgan ayant obtenu la permission d'aller à Blérancourt, nous avons pu apprendre que « le Logis », s'il n'a pas été démoli, est dans des conditions déplorables. Les troupes françaises et allemandes ont successivement aménagé des fentes dans les murs des garages pour laisser passer les canons des fusils mitrailleurs ; les  p182 dégâts sont considérables. Il n'y a plus là‑bas ni lumière, ni eau, mais Blérancourt est quand même Blérancourt. Miss Morgan a décidé d'y envoyer une équipe d'ouvriers pour que le Centre soit à nouveau en état le plus tôt possible. Je lui ai demandé la permission de rester à Paris, à la fois à cause du traitement que je suis avec succès pour mon dos et parce que sincèrement je me suis mis en tête l'idée de travailler pour les prisonniers. Elle a la bonté de me laisser faire ce qui me plaît.

Les relations entre la France et la Grande-Bretagne s'aggravent encore à cause de l'affaire d'Oran : on annonce que des aviateurs français sont allés, à titre de représailles, bombarder Gibraltar.

Paris, Mardi 9 juillet —

J'ai déjà fait du travail pratique pour les prisonniers.

Quelques-unes de nos jeunes volontaires qui doivent repartir pour l'Amérique emploient leur temps à conduire des automobiles de l'American Hospital. L'hôpital envoie tous les jours ses camions dans les différents camps de prisonniers des environs de Paris. J'ai profité de l'un d'eux que Bidda conduit, chargé de pain destiné au camp de Meaux, pour y aller avec elle.

Meaux, à quarante kilomètres de Paris, n'a été jusqu'à présent pour moi que la ville où Bossuet a vécu, une ville sur les bords du fleuve historique, la Marne.  p183 Maintenant je crois que jusqu'à la fin de ma vie ce nom restera pour moi celui d'un camp de prisonniers.

Je ne m'étais représenté ces camps que par les images que j'en avais vues dans les films. Les Allemands, encore éblouis par la rapidité de leur victoire, n'ont pas eu le temps de les organiser complètement et il paraît que le règlement dépend surtout de l'officier qui en a la charge.

Nous sommes sorties par la porte de Pantin et, secouées dans le gros camion, nous avons traversé des champs et des villages qui portent les marques toutes fraîches de la guerre. Les dommages dans cette région sont considérables : cependant la route est assez praticable et les ponts qui ont été détruits sont déjà en cours de réparation. C'est partout le même spectacle sinistre de débris de camions, de voitures écrasées ou calcinées, de canons et de tanks démolis, de pans de murs qui ont été brûlés par l'incendie. Les Allemands ont enterré leurs morts avec soin en indiquant l'emplacement des tombes simplement par une petite croix. Les Français n'ont pas eu la chance d'en faire autant. Ils n'ont pu souvent que jeter de la terre sur le cadavre et plus de quinze jours après l'armistice on peut encore fréquemment, en suivant cette route, avoir la vision sinistre d'un débris de corps humain qui sort de terre.

Nous sommes arrivées à Meaux de bonne heure dans l'après‑midi. Le camp des prisonniers est installé dans l'ancienne caserne de la ville, à peu de distance de la gare, près de la cathédrale. Un mur élevé entoure les cours et les bâtiments. Au sommet de ce mur, les Allemands ont installé des mitrailleuses qui sont pointées vers l'intérieur du camp, mais qui peuvent aussi bien être dirigées vers l'extérieur. Devant la lourde grille  p184 fermée stationnent des soldats casqué, le fusil sur l'épaule, baïonnette au canon.

Après avoir montré notre laisser-passer, nous avons pénétré dans une petite cour où, devant une table en plein air, étaient assis quelques sous-officiers allemands, entourés du corps de garde. Ils ont examiné à leur tour nos papiers puis ils nous ont indiqué un tunnel assez court qui fait face à la grille d'entrée et qui aboutit a une vaste cour où seuls trois arbres donnent de l'ombre. Cette cour, au moment de notre arrivée, était remplie de prisonniers, assis par terre ou debout, quelques-uns appuyés contre le mur. On ne voyait personne aux fenêtres, car il est interdit aux prisonniers de regarder au dehors. J'ai cru revoir les images de « la Grande Illusion » et j'ai éprouvé un double sentiment : en même temps que je me sentais emplie du désespoir qui se trouve dans l'âme de ces hommes, je n'arrivais pas à croire qu'eux‑mêmes et leurs gardiens fussent des êtres réels. Une partie de moi‑même refusait de sentir et de croire ce que l'autre partie sentait et croyait. Il est certain d'ailleurs que si un tel sentiment d'irréalité n'existait pas, on se laisserait aller à un désespoir tel qu'on serait paralysé et incapable de faire quoi que ce soit.

Dans la première cour on nous avait adjoint un homme petit, au visage de fouine qu'on nous avait présenté comme un interprète et un guide dont la présence était indispensable, mais qui était en realité un espion en civil. Debout sur le marche-pied du camion, il nous a guidées vers un des bâtiments qui se trouvent dans la grande cour et qui est le magasin où nous devions décharger nos baguettes de pain. Les prisonniers, intrigués, ont aussitôt fait cercle autour du camion. A  p185 la dérobée, j'ai observé ceux qui étaient au premier rang. Ils portent encore ce qu'ils avaient sur eux le jour où ils tombèrent entre les mains de l'ennemi, moins, bien entendu, leurs armes et ceinturons. La plupart ne sont pas rasés, paraissent sales, les bottines abîmées, couvertes de la poussière de la cour. La fatigue, le malheur et le désespoir semblent si profondément gravés sur leurs visages qu'on se demande si jamais quoi que ce soit, sauf la mort, pourra en effacer les marques. Je n'ai cessé de penser en les regardant que près de deux millions d'hommes de ce pays, l'un des plus gais, des plus intellectuels et des plus raffinés du monde, sont, dans les camps allemands, tombés dans le même état. J'aurais voulu pouvoir dire à ces hommes quelques mots de réconfort qu'ils auraient répétés entre eux, mais on nous avait très catégoriquement prévenues qu'il nous était interdit, sous aucun prétexte, d'adresser la parole aux prisonniers. D'ailleurs l'espion était là avec nous pour y veiller.

Un jeune sous-officier, le sergent Pierrot, qui a la garde du magasin, a pris livraison du pain.

J'avais, avant d'arriver à Meaux, décidé avec Bidda que nous ferions tout notre possible pour visiter le camp. Comme cela dépendait à ce moment de notre « interprète », nous avons cherché à devenir ses amies. J'ai demandé à notre espion d'où il venait : il m'a répondu, à ma grande surprise, qu'il était de Strasbourg. Je lui ai parlé de la cathédrale que j'ai visitée en 1934, des horloges et du pâté de foie gras de cette ville. Nous nous sommes mis ainsi plus ou moins sur un terrain social et nous avons demandé à notre espion de nous faire faire le tour du camp. Il nous a précédés, plein d'importance, à travers les groupes tragiques de  p186 ces prisonniers désoeuvrés et découragés. A une extrémité de la cour nous avons vu une longue ligne de captifs, la gamelle à la main, qui attendaient de passer devant la cuisine roulante pour recevoir le deuxième repas de la journée, le premier étant donné vers neuf heures du matin. Tous les aliments sont cuits par les prisonniers eux‑mêmes, sur des cuisines roulantes. Il leur est servi seulement une sorte de léger brouet : un peu de riz et de pommes de terre flottent dans de l'eau. Il paraît qu'une fois par semaine on leur donne un morceau de viande et de temps en temps des fruits secs. On leur distribue parfois en plus un peu de chocolat comme préventif contre la dysenterie. Mais il est impossible de suffisamment les fortifier et de les protéger contre la maladie avec ces aliments dont les stocks sont déjà en voie de disparition rapide.3

Il paraît que deux mille soldats seulement étaient en temps normal logés dans cette caserne où se trouvent maintenant près de douze mille prisonniers. Ils doivent donc presque tous coucher sur le sol ou sur une mince couche de paille et sans aucune couverture. Presque tous les hommes ayant été faits prisonniers alors qu'il faisait chaud, n'avaient pour la plupart même pas conservé de capote ou de manteau. Je me suis demandé avec Bidda comment ces hommes, s'ils ne sont pas tous bientôt libérés, pourront supporter l'hiver.

Nous sommes revenues à notre camion et nous avons demandé au sergent Pierrot ce que nous devions faire  p187 des mille paquets de cigarettes bleues que j'avais apportées comme cadeau pour le camp. Il nous a indiqué un bâtiment près du tunnel où se trouvait un autre sous-officier qui a organisé, d'accord avec les Allemands, une sort de « self-government » du camp et dont la compétence et évidemment bien limitée. Nous y sommes allés et avons fait la connaissance d'un autre sergent de trente‑cinq ans environ, mince, la peau basanée, aux yeux bleus, au regard intelligent et qui porte le nom romantique de Charles de France. Il n'est pas militaire de carrière. Il avait autour de lui, dans une pièce longue, humide, sombre, mal éclairée à l'électricité, une demi-douzaine de sous-officiers qui essayaient de dresser une liste des noms et des régiments des prisonniers du camp.

Je lui ai remis les cigarettes et il nous a demandé de nous asseoir dans une pièce qui était son bureau et qui faisait suite à celle dans laquelle nous étions mais encore plus humide et plus sombre. Une table, deux chaises et quelques boîtes meublaient cette pièce où la nuit quelqu'un dormait sur le sol même. Le sergent de France — tandis que « l'interprète » tournait autour de nous sans cependant paraître prêter attention — a commencé à nous raconter, sur un ton que son calme rendait d'autant plus impressionnant, toutes les difficultés qu'il a pour empêcher qu'un désespoir collectif ne détruise complètement et définitivement le moral du camp. Ces douze mille hommes qui ne possèdent absolument rien ont l'impression qu'ils n'ont absolument plus rien à perdre.

J'ai bien aperçu plusieurs hommes qui portent sur le visage des traces certaines de coups de cravache, mais j'ai cru comprendre que l'armée allemande n'inflige  p188 pas aux prisonniers de guerre les traitements horribles que la Gestapo et les Nazis infligent aux Juifs ou à leurs ennemis politiques dans leurs camps de concentration. La moindre infraction aux règlements entraîne naturellement des punitions, mais il ne me paraît pas qu'on inflige des violences systématiques de la nature de celles que le sadisme de la Gestapo a suscitées. Il n'en est pas moins vrai que l'inertie et la privation de nourriture à laquelle ces Français sont condamnés aboutira, si leur captivité doit continuer encore quelques mois, à des souffrances morales et physiques dont l'issue identique est aussi certaine.

J'ai compris que s'offrait à moi une tâche magnifique à accomplir et j'ai cherché avec le sergent de France ce que je pouvais faire immédiatement pour son camp. Nous avons dressé ensemble une liste d'objets à apporter à mon prochain voyage. J'ai encore quelques billets de mille francs et je continue d'espérer que dans quelques jours les autorités allemandes donneront l'autorisation de disposer des francs français en banque, car j'en ai un certain nombre. Je compte dès demain employer ainsi cinq mille francs et j'ai promis à de France de revenir après-demain, soit avec un camion de l'Hôpital Américain, soit avec notre Citroën No. 17.

Dès mon retour à Paris j'ai couru raconter à Miss Morgan ce que je venais de voir et, très émue par mon récit des souffrances de ces prisonniers, elle m'a donné la permission de m'occuper, en dehors du groupe, du camp de Meaux.

J'ai été ensuite chercher France et Emily et au cours du dîner que nous avons pris dans ma chambre je leur ai demandé, après leur avoir fait partager  p189 ma pitié pour ces milliers de malheureux, de m'aider à faire mes achats. Ce n'est pas, en effet, une opération facile. Comme mes fonds sont limités et nos demandes énormes, nous sommes, en fait, réduites à n'acheter que dans le « 5 and 10 cents » français, les Uni-Prix et les Mono-Prix ou chez les Macy et Gimbel parisiens, dans les sous-sols des Galeries La Fayette et de la Samaritaine. Il n'y a ni autobus, ni taxis et le Métro, dont les trains ne s'arrêtent plus à toutes les stations et ne passent qu'à de très longs intervalles, n'est pas pratique pour le transport des colis. Nous serons donc obligées de faire ces courses à pied et nous transporterons tout nous-mêmes à l'hôtel puisque les magasins ne se chargent plus de faire les livraisons. Nous avons bien encore notre Citroën No. 17 pour laquelle nous avons obtenu une carte de S. P. (Service Public) qui nous permet de circuler, car une voiture sans S. P. peut être réquisitionnée sur-le‑champ ; mais nous ne disposons pas d'essence et ne pouvons pas en acheter puisque la vente en est interdite. Emily qui doit partir pour Saint-Jean-le‑Thomas, dans la Manche, chez un parent, ne pourra m'aider que demain, mais Frances qui attend des instructions de Miss Morgan pour aller travailler dans un centre près de Blérancourt, m'aidera pendant plusieurs jours.

Paris, Jeudi 11 juillet —

Je suis retournée à Meaux mais cette fois dans notre Citroën No. 17 avec Frances. Nous avons apporté des jeux de cartes, des échecs, des cartes-lettres, du tabac, du papier, des crayons et du savon parce qu'il en reste encore un peu. Il n'y a pas de don de quelque nature qu'il soit qui ne puisse être employé. Aussi avons‑nous  p190 accepté les objets les plus divers qu'on nous a offerts.

Aujourd'hui notre espion lui‑même a été flanqué d'un soldat allemand à l'égard duquel j'ai mis à nouveau avec succès mon système en application. J'ai découvert que ce soldat est de Baden-Baden où j'ai passé avec Jamie,a1 en 1934, deux semaines dans la pension Jaeger. Herr Jaeger est le premier Nazi que j'aie rencontré et le hasard voulait qu'il fût un ami de notre surveillant. Nous avons discuté des propriétés des eaux de Baden, de la qualité du chocolat de Rumplemayer, des courses de chevaux, le tout dans un mauvais allemand. Cependant grâce à cela nous avons encore été autorisées à faire ce qui nous plaisait.

Le sergent de France et son petit groupe de sous-officiers avaient continué de travailler nuit et jour pour mettre un peu de discipline et d'ordre dans le camp. Ils avaient préparé une longue liste des objets qu'ils désiraient me voir rapporter de Paris. Comme ils m'ont dit que quelques prisonniers ont conservé de l'argent et peuvent acheter certains objets, nous avons décidé de créer un bazar où on pourra se procurer du tabac et d'autres objets qui ne sont pas de première nécessité. Je compte ainsi pouvoir récupérer à chaque visite environ soixante pour cent de mes débours, ce qui me permettra de continuer de travailler, parce que, malgré le désir que j'ai de dépenser tout l'argent dont je peux disposer en France pour « mes prisonniers », mon compte en banque n'est pas illimité et ne peut pas être réapprovisionné.

J'ai prévenu de France que je ne pourrai pas venir avant mardi prochain, car il n'est question dans Paris que de la journée du dimanche 14 juillet et des mesures extraordinaires de précaution qui sont déjà  p191 prises autour de la capitale et à Paris même, à cette occasion. Hitler a en effet choisi la date de la fête nationale française pour assister à un défilé monstre de ses troupes sous l'Arc-de‑Triomphe. Toutes les routes autour de Paris seront fermées demain, après-demain et le jour même de la fête. Les Allemands ont déjà fait installer des barricades et élevé des murs de sacs de sable à l'intersection de toutes les rues et des grandes avenues qui convergent vers la Place de l'Etoile et que les troupes doivent suivre pour la cérémonie.

Les Français et même mes compatriotes, curieux d'assister à ce spectacle, se demandent s'il ne serait pas plus digne de ne pas y aller.

Paris, Dimanche 14 juillet —

Ce conflit de conscience a été inutile car hier on a appris que la cérémonie a été décommandée. Mes amis, les garçons du Ritz, toujours bien renseignés, m'en ont donné la raison : les Allemands ont craint d'offrir des cibles à la R. A. F. car il y a quelques jours les aviateurs anglais sont venus troubler une fête semblable en Norvège et ont, au cours d'un défilé, lancé plusieurs bombes qui ont fait de nombreuses victimes.

J'ai donc décidé de ne pas abandonner mes amis de Meaux et ce matin, après avoir franchi les barricades, je suis arrivée dans la Citroën No. 17 dans la grande cour du camp, devant les prisonniers surpris.

Les sous-officiers me demandent toujours des nouvelles. Je dois leur avouer que j'en ai très peu, car les journaux imprimés à Paris ne sont remplis que d'articles de propagande ou d'informations les uns et les  p192 autres si visiblement tendancieux qu'on n'y croit pas. Je n'ai pas de radio dans ma chambre et il est d'ailleurs interdit d'écouter les émissions des pays étrangers. Les Allemands continuent d'annoncer de grands raids sur l'Angleterre et, pour le 15 août, leur entrée à Londres. On en conclut que les Anglais résistent. Mais nous sommes pratiquement privés d'informations et nous vivons comme sur une autre planète.

Ces sous-officiers me disent aussi que leur préoccupation essentielle est de faire savoir aux êtres qui leur sont chers, qu'ils sont en vie. Ils me supplient de tout faire pour leur transmettre cette information à leurs familles et d'essayer de savoir ce que celles‑ci sont devenues. Je me suis donc transformée en une sorte d'agence pour l'échange de nouvelles familiales.

Paris, Samedi 20 juillet —

Chaque jour ma tâche se révèle plus difficile et chaque jour je refuse de me considérer vaincue.

Je me lève de bonne heure. Le mardi, le jeudi et le dimanche, je vais à Meaux d'où je rentre à deux heures. Les autres jours pendant toute la journée, et les mardis et les jeudis dans l'après‑midi, je fais des achats pour le camp. Pendant la première semaine mes courses dans le magasins ont été fatigantes, mais je trouvais encore à peu près tout ce dont j'ai besoin. Il n'en est plus de même maintenant. Ma chambre de l'Hôtel Ritz est devenue le dépôt d'objets les plus variés. Il est plus rapide, naturellement, d'aller à Meaux avec la Citroën qu'avec le camion ; aussi, comme le temps est précieux, ai‑je demandé à Miss Morgan la permission de me servir de notre voiture et de  p193 disposer de Frances pour la conduire. Mais l'essence donnée à notre Comité a été réquisitionnée uniquement pour le service des réfugiés et ne peut en aucun cas servir pour un autre usage, même celui des prisonniers. Notre groupe en a d'ailleurs à peine suffisamment pour les camions qui doivent apporter les approvisionne­ments à Blérancourt et aux deux Centres de Cousyb et de Vic-sur‑Aisne que nous sommes sur le point d'ouvrir. Il faut donc que je me procure moi‑même pour mon travail cette essence précieuse qu'on ne peut ni m'offrir ni me vendre. Je suis devenue « bootlegger », faisant usage de l'expérience que les Américains ont acquise au temps de la prohibition ! Cela n'est pas très difficile. Un employé de l'hôtel — je ne dirai pas son nom — en achète à un soldat, chauffeur d'un des généraux dont les voitures magnifiques sont toujours rangées près du Ritz. Ces voitures servent à faire visiter Paris aux officiers supérieurs qui habitent l'hôtel. L'essence est livrée dans ma chambre et je la conserve dans des bidons, entreposés dans la salle de bain où on est littéralement intoxiqué par son odeur. Je suis sortie plusieurs fois du Ritz le matin, suivie par un employé de l'hôtel qui portait le bidon d'essence dérobée au « Gouverneur » ; nous passions devant M. le Gouverneur lui‑même qui prenait son petit déjeuner au rez-de‑chaussée avec son Etat-Major. Cela m'amuse beaucoup et j'ai un réel sentiment de soulagement en constatant que même ces Nazis que leur propagande a si longtemps présentés comme des êtres intègres, sont corruptibles et corrompus. J'ai eu plusieurs fois la preuve certaine que ma chambre a été fouillée, que mes lettres et d'autres objets ont été examinés, mais personne ne touche à mon essence.

 p194  J'ai étudié, il y a plusieurs années, la psychologie avec Alfred Adler. J'applique maintenant ses théories. Il m'est absolument nécessaire de travailler avec le consentement des Allemands qui commandent le camp et même d'obtenir qu'ils me donnent ce consentement avec bonne volonté : un faux pas et c'est l'échec. Je dois donc procéder avec beaucoup de prudence. J'ai dégagé un plan général de conduite : écarter d'abord tout sentiment de peur — ce qui m'est facile car je n'en éprouve réellement aucun —, puis tout sentiment d'aversion — ce qui est plus difficile mais j'y parviens en considérant l'individu auquel j'ai à faire, non plus comme un soldat allemand, mais simplement comme un soldat —. Je n'oublie jamais en outre que je suis une femme, une Américaine, c'est‑à‑dire une neutre, non pas intellectuelle­ment ni moralement mais juridiquement, et comme telle jouissant de la protection qui s'attache à mon statut. Enfin je compte sur le fait que j'ai quarante‑six ans et un air parfaitement aryen : le meilleur passeport en ce moment est un visage dépourvu de tout signe de sémitisme. Je dois, d'autre part, ne jamais perdre de vue que toute familiarité avec les Allemands risque de me priver de la confiance des Français qui se fient à nous. Les Allemands, aussi étrange que cela puisse paraître alors qu'ils viennent de remporter une victoire totale en France, sont avides d'approbations et mendient les compliments. Ils veulent qu'on leur dise qu'ils sont supérieurs dans tous les domaines et je me trouve parfois entraînée, dans les discussions qu'ils provoquent sur ce sujet, à défendre les Français. Comme rien ne réussit mieux que ce qui se présente avec un parfum de réussite, je dois, pour pouvoir dominer le cerveau  p195 des autres, ne pas me laisser aller au défaitisme, ni tolérer la fatigue et le découragement.

A la porte du Ritz il y a toujours deux soldats allemands, baïonnette au canon, et un troisième dont la seule tâche consiste à dire : « Psst ! », signal qui indique aux deux premiers qu'ils doivent présenter les armes. C'est un point d'honneur pour moi de ne jamais laisser ces soldats voir ma fatigue. Je sais que toute personne qui porte de lourds paquets dont la ficelle lui coupe les doigts et qui a mal au bras et au dos, prend inévitablement l'expression d'une bête de somme. C'est pourquoi je m'arrête, dans la rue de la Paix, ou dans la rue de Castiglione, hors de la vue des gardes, avant d'arriver Place Vendôme. Je dépose mes paquets sur le sol, me frotte les doigts et les bras engourdis, fais une aspiration profonde, redresse le torse, puis je reprends mes paquets et, la tête haute, les épaules en arrière, je me précipite dans le Ritz. Si je joue ce petit jeu avec les gardes allemands, j'ai découvert qu'ils en jouent un autre avec moi‑même. Les gardes ne sont censés présenter les armes et claquer des talons que pour les officiers qui entrent ou sortent de l'hôtel. Je me suis rendue compte au bout de quelques jours qu'ils me présentent presque toujours les armes. Les deux gardes qui ont les yeux fixés droit devant eux, ne peuvent voir qui que ce soit avant que la personne ne soit arrivée presque à leur hauteur ou, si elle sort de l'hôtel, avant qu'elle les ait dépassés. Aussi le soldat chargé de donner le signal, s'amuse‑t‑il régulièrement à lancer son « Psst ! » à mon arrivée ou à ma sortie pour leur faire présenter les armes à une dame en uniforme aussi peu impressionnante que moi. La plupart de ces soldats qui prennent la garde ne sont que des  p196 gosses. Ils s'ennuient considérablement à contempler pendant des heures, d'un regard fixe, la Place Vendôme et une farce, même aussi puérile, les amuse.

Paris, Dimanche 21 juillet —

Le premier incident au camp s'est produit ce matin.

Je suis partie de bonne heure avec Mrs. Joan Livingston et Frances dans la Citroën No. 17. Nous sommes entrées dans la première cour comme d'habitude, mais, au lieu de nous laisser nous engager dans le tunnel, on nous a arrêtées nous disant que nous ne pouvions pas continuer. On nous a ordonné de déposer tous les paquets qui remplissaient notre voiture dans un bâtiment de l'autre côté de la rue, face à la prison. C'est là que sont reçues les familles qui veulent demander des renseignements sur les prisonniers ou désirent leur faire parvenir des colis.

Le nouvel « espion » ou « interprète » est venu m'expliquer qu'un nouveau commandant était arrivé à Meaux et qu'il avait rendu le règlement plus sévère. Il n'y avait qu'une chose à faire : tenter d'obtenir un sauf-conduit spécial du bureau de ce commandant pour entrer dans la prison elle‑même, car sans cela il nous faudrait laisser les paquets dans l'endroit qu'on nous avait indiqué et d'où nous craignions qu'ils fussent expédiés en Allemagne. La « Lagers-Kommandantur » ou « Service du Contrôle de la Prison » est installée à la Mairie à côté de la vieille cathédrale. J'ai laissé Frances et Joan dans la voiture et j'ai monté un étage pour arriver dans une anti-chambre. Tournant à gauche, je suis entrée dans la salle des cérémonies gardée par des soldats allemands. Un grand  p197 nombre de Français étaient assis ou attendaient debout, avec un air lamentable, la chance de pouvoir faire timbrer un des innombrables papiers qui sont aujourd'hui nécessaires pour faire quoi que ce soit. Une queue était déjà formée devant le bureau de renseignements. J'ai décidé de l'éviter en allant immédiatement au sommet de la hiérarchie. J'avais déjà eu besoin la semaine dernière de faire timbrer un papier à l'Hôtel Crillon. Personne n'est autorisé à passer même sur le trottoir devant cet hôtel. J'y suis cependant entrée, grâce au stratagème suivant : je suis allée au Ministère de la Marine, de l'autre côté de la rue Royale, sur la Place de la Concorde. J'ai demandé qu'un soldat allemand soit détaché pour m'escorter jusqu'au Crillon. L'Allemand a fait droit à ma demande sans même songer à la discuter car il a naturellement un profond respect pour l'uniforme quel qu'il soit et un respect aussi grand pour l'autorité d'où qu'elle vienne, sous toutes les formes où elle peut se manifester. J'ai donc de nouveau réquisitionné purement et simplement un soldat. J'ai choisi celui qui avait l'air le plus jeune et lui ai dit d'un ton ferme, en allemand, qu'il devait me conduire au bureau du commandant. Il m'a saluée, est sorti de la salle des cérémonies, a traversé le hall d'entrée et suivi un corridor au bout duquel se trouve une lourde porte de bois. Les soldats de faction ont décidé, en voyant mon escorte, que j'étais un personnage officiel ; mon escorte elle‑même a décidé que tout était parfait et à mon tour j'ai décidé que personne ne pourrait en tout cas me faire quoi que ce soit. Sur les bases de cette parfaite compréhension réciproque, j'ai frappé à la porte, l'ai ouverte tranquillement et suis entrée. Une demi-douzaine  p198 de jeunes officiers étaient assis, bavardant ou écoutant la radio ; l'air général de nonchalance rappelait que c'était dimanche. Ils se sont dressés tous en même temps, étonnés de voir arriver tout d'un coup au milieu d'eux une femme en uniforme kaki. J'ai demandé l'officier de service et un jeune homme à l'aspect agréable s'est avancé et s'est présenté : Hauptman Von Neugert. Je lui ai remis ma carte de visite pour engager ainsi la conversation sur un terrain social et l'obliger à être poli. Je me trouvais donc à l'intérieur de la place, décidée à n'en sortir que si la force était employée contre moi. J'aimerais avoir un compte-rendu sténographique ce cet entretien, le premier que j'aie eu réellement avec des officiers allemands, parce que ma connaissance de leur langue est si mauvaise que la conversation a été pleine de quiproquos. Je lui ai expliqué que je voulais, comme auparavant, transporter à l'intérieur de la prison des objets que j'avais apportés de Paris. Von Neugert m'a demandé s'il s'agissait de « Liebesgaben ». Je ne savais pas que le mot signifiait simplement « dons » et l'ayant traduit naturellement pour moi‑même d'une façon littérale « présents d'amour » j'ai répondu qu'il n'était nullement question d'amour dans l'affaire, mais seulement de rasoirs, de savon, de serviettes et autres objets de cette nature, pour des inconnus. Cela a paru très drôle aux officiers et nous nous sommes tous mis à rire. L'un d'eux m'a demandé alors où j'avais appris l'allemand : je lui ai expliqué que j'avais eu une gouvernante allemande, que le vocabulaire qu'elle m'avait enseigné n'était pas à la page pour la guerre, ayant été plus approprié à la fête pacifique de Noël. Il m'a demandé — imitant ses compatriotes, comme je l'ai  p199 noté hier — si je ne pensais pas que leur armée était la plus magnifique du monde et qu'ils avaient la maîtrise de l'air. Je lui ai répondu que je souhaitais que leurs « verdammter » avions cessassent de voler si bas car l'un d'eux m'avait presque arraché le chapeau de la tête, ce qui est vrai. Il m'a demandé si j'avais eu peur et je lui ai dit la vérité, que je n'avais nullement peur des avions, allemands ou autres, mais que j'avais une peur très vive des « Fledermauser » (chauve-souris). Je crois que ces officiers s'ennuyaient et étaient heureux d'avoir une distraction dont ils m'étaient reconnaissants. Peut-être étaient‑ils convaincus que je suis folle et que je ne pouvais faire aucun mal. Quoi qu'il en soit, Von Neugert n'a fait aucune difficulté pour me signer un sauf-conduit, rédigé en allemand, revêtu d'un gros cachet-tampon. Après avoir fait le tour des officiers en serrant la main à chacun d'eux, je suis sortie, suivie par des éclats de rire.

Frances et Joan se sont senties soulagées quand elles m'ont vue réapparaître avec le sauf-conduit à la main. Nous sommes retournées à la prison et, après avoir présenté notre sauf-conduit à un sergent qui a été très impressionné par mon succès, nous sommes entrées dans la grande cour ; de France et ses compagnons qui avaient vu qu'on avait renvoyé notre camion, pouvaient à peine croire leurs yeux. Après leur avoir remis les premiers paquets qu'ils avaient désespéré d'obtenir, nous avons dressé une nouvelle liste d'objets nécessaires. De France m'avait demandé au cours de notre première visite de lui apporter un livre d'or. Je n'avais pas pu imaginer la raison pour laquelle il l'avait voulu : j'en ai eu l'explication quand il a demandé  p200 à France, à Joan et a moi‑même de le signer et d'y écrire quelques mots.

Le camp veut à tout prix les listes officielles de prisonniers qui commencent à être publiées à Paris, mais elles sont incomplètes, coûtent trois francs et il est difficile de se les procurer. Ils veulent aussi des bérets, des chaussettes, des mouchoirs, des pipes et des cravates. Certains objets indispensables tels que savon, rasoirs, papier à lettre, crayons, sont distribués gratuitement au camp par nous et nous vendons les objets superflus. De France m'a donné environ quatre mille francs qui proviennent de la vente du tabac et du chocolat. La nouvelle liste des objets à lui procurer prend des proportions démesurées et il est inutile de lui faire comprendre les difficultés auxquelles nous nous heurtons pour faire nos achats à Paris. Comment le reprocher à ces hommes qui sont séparés du reste du monde ? Je ne serais certainement pas embarrassée pour donner du travail à une douzaine d'aides et employer des voitures si on les mettait à ma disposition. Nous avons en tous cas promis à de France d'essayer de trouver quelques nouveaux disques pour le phonographe qui a été installé au milieu de la cour avec un haut-parleur.

Depuis hier une nouvelle mesure rend encore plus effroyable la situation de ces hommes : une ordonnance interdit, sous peine de sanctions très sévères, de laisser sortir du camp toute correspondance écrite par les captifs. Jusqu'à cette date, les prisonniers avaient été autorisés à envoyer des lettres à leurs familles par l'intermédiaire de l'Hôpital Américain de Neuilly où des compatriotes les censurent et se chargent de les expédier. De France m'avait remis chaque fois que  p201 j'étais venue au camp une grande quantité de lettres que j'ai confiées à l'hôpital.

Tous ceux qui ont lu une lettre de prisonnier se demandent vraiment pourquoi on peut avoir la cruauté d'interdire de les expédier. J'en ai lu quelques-unes. « Chère petite femme, ne t'inquiète pas à mon sujet … » « Chère maman, je vais bien, mais si tu pouvais m'envoyer un morceau de saucisson … » Tel est le thème de ces pathétiques petite notes écrites au crayon. Pourquoi peuvent-elles être considérées comme dangereuses ? Quels renseignements peuvent d'ailleurs sortir d'un camp de prisonniers, si ce n'est la nouvelle que le prisonnier est malheureux, insuffisamment alimenté, malade ou découragé ?

J'ai oublié de noter que lors de notre première visite au camp, on nous avait laissé voir quatre aviateurs anglais prisonniers. Ces hommes étaient naturellement très malheureux parce qu'ils pensaient que leurs familles les croyaient morts. Mais ils paraissent encore plus préoccupés par le fait que leurs femmes, si on les considérait comme veuves, recevraient une pension inférieure à l'indemnité qu'elles touchent de leur vivant. Nous avions pris les noms de ces hommes et les adresses de leurs familles et, par une personne qui partait pour Lisbonne, nous avons fait parvenir quelques mots à leurs épouses pour les informer qu'ils étaient sains et saufs. Nous avons pris l'habitude de demander à les voir pour nous assurer qu'ils sont bien en vie, car le bruit circule à Paris que les Allemands fusillent les soldats britanniques tombés entre leurs mains. Je m'arrange aussi pour prendre quelques lettres écrites par eux. Ces Anglais sont convaincus que je serai exécutée et, avec leur humeur britannique, ils  p202 me disent : « N'oubliez pas de nous inviter à votre soirée d'exécution ! » Nous leur avons donné toutes les cigarettes anglaises qui nous restent : une grande boîte en métal que la R. A. F. nous avait offerte à Blois. Les Nazis ont raflé tous les stocks de cigarettes anglaises et américaines : il est impossible d'en trouver à Paris, aussi ce présent a‑t‑il été bien accueilli par ces Anglo-Saxons qui détestent le tabac français.

Paris, Jeudi 25 juillet —

Je m'imagine être devenue une « Scarlet Pimpernel ». Je suis effrayée de me voir, moi qui ne suis plus une jeune fille — ne suis‑je même déjà pas grand'mère ? — heureuse à l'idée de transporter clandestinement de la correspondance hors de la prison. Quand nous avons été informées officiellement dimanche dernier que nous n'avions plus le droit de transporter du courrier, nous avons décidé spontanément que nous le ferions quand même. J'ai imaginé deux systèmes qui doivent s'appliquer suivant qu'il s'agit de la correspondance des sous-officiers ou de celle des soldats. Je porte toujours une musette en bandoulière ; lorsque j'arrive, je la jette vide sur la grande table du bureau des sous-officiers et place quelquefois au‑dessus d'elle une paire de gants ou un livre. La première fois que je l'ai fait, mardi dernier, j'ai bien expliqué à haute voix pour être entendue par mon « espion » que je ne pouvais plus emporter de lettres, puis j'ai profité d'un moment d'inattention de mon surveillant pour faire comprendre par un clignement de l'oeil et en murmurant quelques mots très brefs que toutes les lettres qui seraient trouvées par moi dans la musette seraient timbrées  p203 et expediées par mes soins. J'ai recommencé le manège aujourd'hui et quand je suis partie je l'ai prise d'un air indifférent avec mon livre et mes gants. Il n'y avait à l'intérieur que trente ou quarante lettres avec quelques pièces de vingt sous qui y ont été ajoutés pour payer les timbres.

Pour la masse des prisonniers, c'est plus compliqué. Leur troupeau se groupe toujours autour de notre voiture ou de notre camion comme des gosses autour d'un wagon de cirque. C'est pour eux un événement qui brise la monotonie de la journée. Quand nous entrons dans le bureau, ils restent là, quelques centaines, regardant notre voiture, les yeux fixes. Comme nous ne sommes pas censées leur parler, nous ne leur disons généralement que « Bonjour ! » ou « Hello ! » J'emporte toujours mon manteau imperméable aux larges poches et quand je sors de la voiture je l'étale sur le siège du chauffeur d'un air indifférent. Je demande à quelques-uns des prisonniers qui sont le plus près de la voiture de la surveiller pour moi et j'ajoute à haute voix pour être là aussi entendue par mon espion : « Je ne peux prendre aucune lettre aujourd'hui ! C'est defendu ! ». Puis quand l'Allemand n'est pas trop près, je leur fais comprendre que tout ce qui sera bien caché sous le manteau sera mis à la poste. Au départ, Frances et moi‑même entrons dans la voiture, lentement, à reculons, pour ne pas déplacer le manteau sur lequel nous nous asseyons. Quand nous sommes à quelques kilomètres, nous nous levons, ramassons les lettres, les plaçons dans une grande valise qui a servi à transporter les paquets, puis, arrivée à Paris, je n'ai plus qu'à acheter des timbres et à expédier les lettres par petits paquets.

 p204  Paris, Samedi 27 juillet —

J'ai trouvé, il y a quelques jours, en rentrant à l'hôtel, une grosse pile de courrier des Etats-Unis. Les lettres adressées à Bellac et a Niort avaient été réexpédiées à Paris et il y avait même parmi elles des lettres arrivées par Clipper une semaine après leur envoi des Etats-Unis. J'étais restée si longtemps sans nouvelles de ma famille et de mes amis que je pouvais à peine croire que j'étais à nouveau en contact avec l'Amérique. Je n'avais pas su que les lettres assez nombreuses que j'avais écrites depuis mon départ du Guérinet n'avaient jamais été transmises. Elles me sont toutes revenues à l'Hôtel Ritz. Mes compatriotes sont autorisés par les Allemands à envoyer des câbles à leur famille, simplement pour leur dire : « En sécurité et en bonne santé à Paris. » Ces télégrammes sont expédiés gratuitement par notre ambassade, via Berlin : je sais donc que ma famille ne peut avoir aucune inquiétude.

La lecture de ces lettres me fait croire qu'elles arrivent d'une autre planète : elles sont remplies de parties, de soirées, de danse, de mariages et d'autres événements mondains. Un sentiment de gêne me saisit à l'idée que je devrai bientôt retourner dans tout ce faste et cette abondance. La lutte électorale qui a déjà commencé entre Willkie et Roosevelt me paraît un jeu de cirque. Je recrée l'image de moi‑même en train de mettre une robe de soirée et cette idée me semble absurde. Les lumières, le bruit et la circulation de New York me paraissent des choses étrangères que je ne pourrai plus supporter.

 p205  Un grand nombre de volontaires du groupe de Miss Morgan sont déjà parties : Susan, Bidda, Bea Phillips, Bud McBride, Sammy Pierce et d'autres sont sur le chemin des Etats-Unis. Je sais que mon tour va bientôt venir. J'apprécie le bonheur d'avoir une famille qui m'attend — après avoir vu tant de foyers détruits — mais je sais qu'il me sera difficile de me réacclimater à mon retour à New York.

Les Centres de Bellac et de Blérancourt travaillent avec beaucoup d'efficacité. Les infirmières sont françaises, mais la direction est restée américaine. Eva Dahlgren est devenue chef de transport et quand Miss Morgan est absente, appelée dans ses Centres c'est elle qui réellement dirige le bureau qui ne comprend plus qu'un personnel français réduit. Eva habite chez sa tante, Lady Decies, sur la rive gauche, dans un grand hôtel particulier en pierre de taille, d'où elle va et vient à bicyclette comme la plupart des Parisiens commencent à le faire quand ils peuvent acquérir cet instrument de locomotion qui fait prime. Il m'est en tous cas impossible d'employer ce véhicule car j'ai trop de paquets à porter. France, elle, est partie avec la Citroën No. 17 pour Vic accomplir avec Mrs. Massey son travail d'assistance sociale. C'est donc seule qu'il me faut maintenant faire mes achats pour les prisonniers. Quelquefois le jeune fils de notre comptable, Guy Moermans, vient m'aider et porte quelques colis. Nous trottons dans les rues, les bras pleins de paquets, contenant des serviettes, des bérets, des pipes, du chocolat, des fourchettes, des cuillères, des canifs, des rasoirs, des boites à savon. Il n'y en a jamais assez : c'est une goutte d'eau dans l'océan. Je suis entrée en rapport avec le beau-frère d'un des sous-officiers du  p206 camp de Meaux : il a à Paris une usine où on fabrique des objets en celluloïd, tels que ces boites à savon et des rasoirs métalliques. Il vient à mon secours en me vendant à prix réduit de grandes boites remplies de ces objets si convoités. Je suis devenue populaire dans les Uni-prix et les Monoprix où les vendeurs me demandent d'acheter le plus possible pour éviter que ce soit les Allemands qui ne raflent ces objets.

Je suis donc devenue une agence pour l'échange de nouvelles familiales. Il est théoriquement impossible d'essayer de voir les familles des prisonniers de Meaux puisque personne n'est censé parler à ces prisonniers. Cependant les hommes avec lesquels je suis en rapport chaque semaine au bureau du camp m'ont donné les adresses de leurs familles. J'écris à celles‑ci de venir me voir et je les reçois dans ma chambre du Ritz de cinq heures à six heures. Toutes sortes de gens défilent chez moi : femmes, mères et soeurs, chacune avec une lettre, un message ou un colis. Je suis souvent si fatiguée que je suis sur le point de refuser ces visites qui sont au‑dessus de mes forces. Mais aussitôt me vient à l'esprit la pensée que je pourrais être une de ces femmes, une de ces mères. Les paquets et les lettres qu'on commence à déposer à l' « Aide aux Soldats », lorsqu'ils sont destinés au camp de Meaux, sont aussitôt portés à mon hôtel par ceux qui travaillent à cette oeuvre.

D'ailleurs la nouvelle que quelqu'un est susceptible de rendre un service fait boule de neige à Paris. Les Français sont complètement paralysés, sans essence, sans voiture, sans S. P., sans permission de faire quoi que ce soit, tandis que moi je suis libre. Quel mot magnifique : la liberté. Tout le monde la prend pour une chose acquise, jusqu'au moment où on la perd.  p207 Je suis libre. Je peux me déplacer relativement comme il me plaît. Je peux voir le mari et le fils d'une Française et lui parler. Je peux dire à cette femme qu'il va bien, qu'il n'est pas trop maigre, que son moral n'est pas trop mauvais. Je peux dire au prisonnier : « J'ai vu votre femme. Elle avait son petit costume gris et sa blouse bleue à pois blancs. J'ai vu votre mère, elle se porte bien. Elle habite avec sa soeur à Auteuil. » Ou bien « Toujours pas de nouvelles de votre frère. » Les gens sont simples et les messages ne sont pas importants, mais en prison on se préoccupe peu de ce que Monsieur Hitler peut dire à Monsieur Pétain, du fait que Monsieur Laval est devenu Vice-Président du Conseil, alors qu'au contraire on attache de l'importance à ce qu'on vous dit sur une blouse bleue à pois blancs.

Paris, Dimanche 28 juillet —

Aujourd'hui Miss Morgan est venue au camp avec nous. Depuis le départ de Frances, j'ai demandé à Eva Dahlgren la permission d'accompagner ceux qui conduisent les camions de l'Hôpital Américain de Neuilly qui continue d'envoyer du pain à Meaux. Tantôt c'est Eva Dahlgren elle‑même qui conduit, tantôt c'est Bob Scheiner.

Miss Morgan s'est assise avec nous à l'avant du camion et après avoir été bien secouées, nous avons fait toutes trois, grâce à mon sauf-conduit, une entrée sensationnelle dans la cour de la prison. Miss Morgan, entourée du respect général, magnifique dans son uniforme avec ses décorations, a visité une partie du camp. De France, ses compagnons et les Allemands eux‑mêmes ont été impressionnés par sa simplicité : nous étions fières de notre « Générale ».

 p208  Les instructions concernant les lettres des prisonniers se sont encore aggravées et les autorités allemandes vont jusqu'à prévoir la peine de mort. De France lui‑même m'a suppliée de ne pas courir un tel risque. Cependant, à son insu, je suis partie avec quelques lettres glissées dans la musette ou dans les poches de mon uniforme. Sans doute cela est puéril et peu raisonnable, mais j'avoue que malgré mon âge, je me laisse fasciner par « les yeux brillants du danger »c et, au fond, je ne pense pas que même si je suis découverte je serai fusillée.

Cette mesure fait partie d'un ensemble d'autres mesures que les Allemands édictent maintenant chaque jour pour rendre la vie de plus en plus dure et difficile en France pour les Français. Août approche et l'Angleterre n'est pas battue. Cette guerre n'est pas terminée : la France a bien été conquise en six semaines, mais personne ne parle de consacrer cette conquête foudroyante par un traité définitif. Il n'y a qu'un armistice. Les Allemands qui, au début, ont voulu impressionner les Français en se montrant « corrects » — c'est le mot qu'on emploie tout le temps —, en voulant paraître magnanimes et compréhensifs, changent chaque jour d'attitude. Les ordres sont‑ils venus de Berlin ou bien l'instinct collectif allemand qui pousse les Nazis à tenir en esclavage la race conquise réapparaît‑il ? Peu importe !

Paris, Jeudi 1er août —

Il y a un mois que je suis arrivée à Paris.

Le mois de juillet, par contraste avec les extraordinaires mois de mai et de juin, a été presque continuellement  p209 froid. Le ciel est généralement gris et il a plu un peu chaque jour.

Je porte presque tout le temps mon uniforme et de grosses bottines et je me protège la tête avec le capuchon de mon imperméable, car je n'ai pas de main libre pour porter un parapluie. J'essaie vainement de m'habituer au Métro : il me semble qu'il ne va jamais là où je dois aller.

Les gens continuent de rentrer à Paris. Chaque jour de nouvelles boutiques rouvrent à leur tour. Une fièvre générale d'achats s'est emparée aussi bien de la population que de l'armée d'occupation. Les grands magasins eux‑mêmes ont réouvert. Les acheteurs demandent des consumes, des chemises, des cravates, des parfums, des rasoirs. On achète et on paie avec des marks d'occupation qui n'ont que la valeur imposée par l'occupant. Le boutiquier qui, au début, s'était laissé griser par la joie de voir à la fin de la journée qu'il avait atteint un chiffre d'affaires extraordinaire, se rend compte maintenant qu'il reste finalement dans une boutique vide avec en poche du papier-monnaie sans valeur. Un mois a suffi pour épuiser presque tous les stocks. La fameuse « Marquise de Sévigné » ferme ses portes, n'ayant plus aucune réserve de chocolat. Il devient impossible de trouver un morceau de savon. L'huile d'olive, le café et d'autres produits de première nécessité disparaissent progressivement. Cependant, on peut voir chaque jour des camions allemands qui partent vers l'est, chargés de marchandises françaises, destinées aux Allemands.

On commence déjà a se demander comment l'hiver pourra passer. Les femmes allemandes auront des bas de soie et des parfums, leurs enfants auront du chocolat,  p210 leurs familles du café et des sardines, mais qu'est-ce qu'auront les Français ? Que mangeront les enfants français ? Le peuple de Paris s'éveille, sort de sa léthargie et de son défaitisme. Ceux qui pendant la première semaine de mon séjour à Paris avaient explicitement souhaité une défaite rapide de l'Angleterre, commencent à ignorer le bruit que la propagande allemande continue de faire par l'affiche, la radio et la presse, au sujet du drame d'Oran et prient pour la victoire de la Grande-Bretagne.

Une nouvelle plaied n'a pas tardé à s'abattre sur Paris : les « touristes ». Les hommes sont épais, vulgaires, bruyants et insupportables dans les restaurants ; les femmes sont encore pires : ce ne sont pas des femmes blondes platinées comme la manucure du Ritz, mais des femmes d'un âge moyen, qui généralement se promènent par petits groupes de trois, marchant d'un pas lourd et bien teutonique. La plupart portent autour d'un cou gras une longue fourrure qui a perdu ses poils et paraît être faite de peau de chat. Ces Allemandes représentent le type de femme le plus laid que j'aie jamais rencontré. Les plus pénibles à voir sont celles qui sont venues à Paris pour « aider » les services sociaux français. Elles ont le visage dur et portent un uniforme gris foncé avec des bas et des gants de coton de la même couleur.

Les Allemands cessent, chaque jour un peu plus, d'être « corrects ». Ils ne sont pas habitués à supporter la boisson et boivent trop. Le Bois est fermé parce qu'il s'y est produit des incidents sanglants. On commence à faire circuler les récits des pillages auxquels les conquérants se sont purement et simplement livrés dans les demeures de riches israélites. Une nuit, l'hôtel  p211 de Seligmann a été vidé de ses trésors d'art qui ont été expédiés en Allemagne.e La nuit suivante cela a été le tour de la demeure des Rothschild qui a été littéralement mise à sac, comme lorsqu'aux temps barbares la horde de l'envahisseur s'emparait des troupeaux et les emmenait chez lui. Certains groupes d'appartements ont été réquisitionnés pour y installer des familles entières d'Allemands qui sont venues habiter Paris. Les magasins qui n'ont pas rouvert sont frappés d'une amende et leur stock est confisqué s'ils refusent de reprendre leur activité. De temps en temps on entend parler d'incidents au cours desquels des Juifs ont été rossés.

Spontanément tout le monde cherche à se réunir dans les endroits ou ne se trouvent pas les Allemands ou bien là où ils sont peu nombreux. Nous avions trouvé quelques nouveaux restaurants pour déjeuner ou dîner. « Pierre », Place Gaillon, était celui que les Américains avaient adopté ; malheureusement les Allemands l'ont découvert à leur tour et pour nous il a perdu son charme. Petit à petit toutes les tables ont été occupées par des officiers ou — ce qui est pire — par des « touristes » ou encore par des individus qui portent un brassard jeune sur lequel est dessinée la croix gammée noire.

Dans tous les restaurants apparaissent, parmi le personnel, de nouveaux garçons qui ne sont pas français, mais arméniens, italiens ou allemands. Ils donnent l'impression d'être des espions car ils servent très mal mais écoutent très bien les conversations de tous les clients.

L'attitude des Allemands est intéressante à observer. Ils ne cessent, au cours même du repas, de se lever  p212 brusquement, de faire le salut hitlérien mais je dois ajouter que les militaires sont loin de tous faire ce geste. Il n'y a entre eux presque aucune conversation. Pendant ce mois que je viens de passer à Paris je n'ai jamais vu le moindre signe prouvant que les Allemands s'amusent réellement à table. Aucun d'eux ne sait jamais le rapport que son voisin peut faire sur lui, car Nazis, membres de la Gestapo, officiers, membres du Service Social, ont une profonde méfiance réciproque qui est notoire à Paris.

Les Français que j'ai vus dîner chez « Pierre » et dans les autres restaurants n'ont pas perdu toute leur animation. Le petit groupe des Américains est toujours le plus bruyant, mais les conquérants allemands sont toujours silencieux et graves. Le vainqueur a l'air triste. Celui qui s'amuse est le Français ou l'Américain qui observe un Nazi en train de manger, parce que ce dernier vit surtout de langoustes et de champagne. J'ai souvent vu un officier assis, seul ou avec un ami, gardant une attitude solennelle, manger deux énormes langoustes entières à la mayonnaise, le tout arrosé de champagne. Cela aboutit généralement — d'après les confiances des garçons du Ritz — à de magnifiques indigestions.

Nous rencontrons souvent dans ces restaurants la famille que nous avions vue au « Fouquet's » le jour de notre retour à Paris et qui s'était prétendue anglaise. Elle cherche toujours à entrer en conversation avec ses voisins.

Depuis quelques jours je déjeune ou dîne souvent avec Eva chez Pierre ou chez Prunier qui vient de faire  p213 sa réouverture, ou dans un petit coin appelé le « Chicago Train » qui fait des « waffles ».

Une simple robe noire paraît elle‑même déplacée dans les restaurants : le costume tailleur le plus simple — ou notre uniforme — est de rigueur si on ne veut pas passer pour une « cocotte ». Les ravissants chapeaux à fleurs, les robes gaies, les ondulations compliquées ont disparu. Les quelques femmes qu'on voyait dans les restaurants cherchent à se faire remarquer le moins possible. Certains grands couturiers ont fait leur réouverture, mais je ne fréquente plus que les sous-sols des grands magasins pour mes prisonniers.

Les Allemands sont vraiment préoccupés à la vue de nos uniformes dont la couleur kakie est celle de l'armée ennemie. Ils sont l'habitude de dévisager les gens de pied en cap dans la rue : ils nous examinent avec encore plus de curiosité et d'indiscrétion, paraissant toujours à la fin de l'examen intrigués et embarrassés. Nous nous sommes habituées à subir ces regards inquisiteurs. Souvent nous sommes saluées par les officiers, mais nous nous gardons bien de leur rendre le salut, car parmi les Français il n'est pas de bon ton de « voir » un Allemand. Quelquefois, dans les magasins ou dans la rue, des employés ou des passants m'arrêtent en me disant : « Je vous connais, Madame, c'est vous qui travailliez à la cantine de Niort. »

Tout mon emploi du temps est maintenant réglé uniquement pour me permettre d'accomplir mon travail pour les prisonniers. Je renonce à tout déjeuner avec des amis et je consacre au repos tout le temps que j'aurais passé avec eux, car tous les magasins à Paris sont fermés de midi et demie à deux heures. J'ai découvert  p214 la joie de simplement retirer mes souliers et de m'étendre pendant une demi-heure pour pouvoir marcher à nouveau afin de me trouver une des premières aux portes des magasins à l'heure de la réouverture. Je suis occupée et en bonne santé : j'aime travailler et cela me rend heureuse. A New York, lorsque je menais une vie normale, j'étais occupée par ma famille, mes amis, les « parties », les soins de la maison, les coups de téléphone, les sports ; je n'avais pas le temps pour méditer. Maintenant, au contraire, je reste assez longtemps seule ; j'ai le temps de penser, de réfléchir. J'ai repris même l'habitude de lire de la poésie comme en 1918 à l'hôpital militaire. Je vais souvent, à la fin de la journée, mon travail une fois terminé, dans le Jardin des Tuileries, avec un livre de Verlaine ou de Ronsard. Il n'y a plus de fumée d'essence pour abîmer les feuilles, plus vertes et plus belles que jamais. Il n'y a plus la foule des piétons, on n'entend plus le bruit des klaksons, il n'y a plus de bousculade, plus d'agitation. Je prends une chaise pour cinquante centimes et je lis mon livre. Je sens la paix descendre en moi, puis je me lève et me promène tranquillement. J'aspire la beauté qu'il y a autour de moi et je comprends mieux — peut-être pour la première fois — le vrai Paris, celui dont on ne pourra jamais détruire l'âme, ses monuments, les courbes de ses rues, ses maisons dont les couleurs grises et dorées se détachent sur le fond du ciel, le ciel lui‑même, le merveilleux ciel de Paris ; je suis devenue une Parisienne. Je ne me considère plus comme une étrangère, au point que lorsqu'on m'a dit que tous les étrangers doivent se faire enregistrer, l'idée ne m'est pas venue à l'esprit que cela s'appliquait aussi à moi. Heureusement la direction  p215 de l'Hôtel Ritz s'est occupée à ma place de remplir les formalités nécessaires et j'ai évité ainsi des ennuis.

J'ai de longues discussions sur des sujets philosophiques avec le libraire du coin de la rue Castiglione et de la rue Saint-Honoré. Je parle à l'homme de la rue, j'écoute ses problèmes et les discute. Les Français arrivent à me considérer comme une compatriote. J'ai découvert les Français et la France.

Paris, Dimanche 4 août —

Nouvel incident au camp de Meaux, mais cette fois il n'a pas été réglé avec le même succès qu'il y a quinze jours. Je croyais avoir toute l'armée allemande dans ma poche : mon orgueil a subi son premier affront. Je suis retournée à Meaux ce matin, avec Eva et Miss Ophelia Tilley, arrivée de Blérancourt. Nous apportions du pain et des paquets. Dès notre arrivée à la première cour on nous a arrêtées. J'ai produit mon laissez-passer de Von Neugert : on m'a répondu poliment, mais fermement, qu'il était annulé. Le commandant a encore été changé. Ce n'était qu'une nouvelle illustration du système très malin dont se servent les Nazis : à peu près tous les quinze jours ils changent les officiers de place. Cela occupe l'armée, rend plus difficiles la familiarité et toute corruption. J'ai discuté avec quelques soldats que je connaissais, mais les ordres étaient formels : mon laisser-passer Von Neugert était sans valeur. Aussi, pleine de fatuité et de confiance dans mon pouvoir sur les allemands, suis‑je retournée à la Mairie. Eva a insisté pour m'accompagner et cette fois nous n'avons même pas pris la peine de nous faire accompagner par un soldat. Je  p216 suis allée directement avec elle jusqu'au bureau des officiers et suis entrée. Les choses ne sont pas allées toutes seules. Ils ont été polis, ils ont été désolés, mais les ordres de Paris sont tels que personne ne peut plus entrer dans le camp sans une permission contresignée à Paris, du Général Teschner lui‑même. Nous avons discuté, mais sans aucun résultat. Ce nouveau groupe d'officiers était moins engageant et finalement nous sommes parties, lasses et découragées. Nous sommes retournées à la prison et avons demandé à un lieutenant qu'il nous permette de voir de France. Il l'a fait venir et nous sommes tombés d'accord pour que les objets que nous avions apportés soient déposés dans le bâtiment en face de la prison.

De France m'a donné un cadeau. C'est un gobelet en fer blanc sur lequel est ciselé son nom. Il lui a fallu bien des heures de travail pour le façonner. Ce qui me touche le plus c'est qu'il avait eu la pensée dans la situation et les lieux où il se trouve prisonnier, d'envelopper ce cadeau soigneusement dans un morceau de papier rose.

Je ne peux pas renoncer à ma tâche ; j'ai donc décidé d'aller voir demain matin le Général Teschner, chef suprême des camps de prisonniers en France.

Paris, Lundi, 5 août —

Je me suis acheminée de bonne heure vers l'Hôtel Majestic, avenue Kléber, près de l'Arc de Triomphe. J'ai dû faire à pied à peu près quatre kilomètres depuis l'Hôtel Ritz. C'est dans ce bâtiment que le General Teschner a, comme la plupart des généraux, installé ses bureaux.

 p217  Les portes ouvrent à dix heures. Quand je suis arrivée, une queue déjà longue était formée. Dans tout Paris, que ce soit devant les ambassades, les bureaux de la Croix-Rouge et de l'Assistance Sociale ou les magasins de produits alimentaires, on voit maintenant continuellement des queues semblables.

Je n'avais pas de temps à perdre et j'ai d'ailleurs décidé de ne jamais attendre dans une de ces files. J'ai marché droit à la sentinelle et je lui ai dit imperturbable­ment et très simplement que j'avais un rendez‑vous avec le Général et que j'étais pressée, craignant d'être en retard. Comme ce soldat n'avait pas les moyens de découvrir si j'avais vraiment ce rendez‑vous, comme il était impressionné autant par mon bel uniforme de Creed dont tous les boutons brillaient que par mon allure très militaire comme d'autre part la réaction automatique des plantons qui sont plutôt obtus, est d'obéir à un ordre, il a poussé la porte et je suis entrée.

A l'intérieur, j'ai trouvé un Français, occupé à interroger les visiteurs et à les orienter vers les différents bureaux où ils devaient aller. Il m'a indiqué le numéro de la chambre du Général. J'ai monté l'escalier, ai frappé et suis entrée. La pièce était pleine d'officiers et de soldats : il est certain que le moindre mouvement d'hésitation à ce moment m'aurait tout simplement fait jeter au dehors. Il faut toujours dans ces circonstances paraître savoir où on va et ce que l'on veut obtenir : personne n'ose alors s'opposer à vous.

Le bureau du Général était autrefois un boudoir. Je me suis trouvée devant un bel homme, d'âge moyen, qui m'a répondu que le Général était malade. Il s'est enquis de ce qu'il pouvait faire pour moi et je lui ai expliqué de mon mieux, en allemand, ce qui s'était  p218 passé à Meaux. Je lui ai montré mon laissez-passer sans valeur et en ai sollicité un autre. Je crois qu'il était sur le point de le remplacer sans difficulté, quand un autre officier a fait son apparition.

Je suis en train d'acquérir un sixième sens qui me donne une sensibilité comparable à celle des moustaches du chat et me permet de mieux comprendre les êtres humains. J'ai senti immédiatement que ma chance allait m'abandonner. Celui qui m'avait reçue était un capitaine, originaire du sud de l'Allemagne et celui qui venait d'entrer était un colonel à l'allure prussienne qui m'a frappé d'abord par son crâne volumineux et chauve et son cou de taureau. Il paraissait sorti vivant d'un roman d'aventures de Valentine Williams. Le renouvellement de mon sauf-conduit visiblement ne tenait plus qu'à un fil. J'ai suivi mon plan habituel et je lui ai tendu ma carte de visite en m'excusant de mal parler l'allemand. Nous nous sommes assis en face l'un de l'autre.

Le Colonel a vissé d'abord son monocle puis, sans rien dire, m'a regardée de haut en bas. Après avoir procédé à cet examen minutieux, il m'a demandé, en anglais, pourquoi, Américaine, je travaillais pour les Français. J'avais prévu cette question et j'étais prête à y répondre. Il était inutile de nier la vérité, de dire que je ne travaillais pas pour les Français, que je préférais les Allemands ou que travaillais pour vivre, ou proférer d'autres bêtises. Il fallait donner une réponse plausible qui n'offenserait en rien le sens allemand de la dignité toujours à fleur de peau. J'ai sorti mon atout. J'ai expliqué que j'étais de New York et que sur la côte est de l'Amérique nous avons tous été élevés dans la tradition du culte de La Fayette. La  p219 France et l'Amérique sont des Républiques-soeurs … , la France — nous ne pouvons pas l'oublier — nous a aidés dans notre guerre de libération contre les Anglais. Le pauvre La Fayette a été la bouée de sauvetage qui m'a permis de flotter. Le rappel d'une guerre des Américains contre l'Angleterre a fait aussitôt oublier à mon colonel la traditionnelle amitié américaine pour la France.

Il m'a posé alors la deuxième question : pourquoi n'étais‑je pas allée en Allemagne afin d'apprendre à apprécier et à aimer les Allemands ? J'ai répondu que j'y étais allée, que j'ai aimé beaucoup la Bavière et Baden-Baden, mais que, malheureusement, je ne connaissais pas encore le nord du pays. Originaire d'Hambourg, il s'est empressé de me dire que les meilleurs Allemands venaient du nord et il a exprimé sa violente indignation contre les Anglais qui, la veille et l'avant-veille, avaient lancé une grande quantité de bombes explosives et incendiaires sur ce port allemand. Les Français eux‑mêmes m'avaient d'ailleurs dit avoir entendu à la radio anglaise l'information que la R. A. F. avait bombardé d'une façon massive plusieurs villes allemandes. Il m'a ensuite reproché d'avoir choisi le sud pour mes voyages. Je me suis justifiée en lui expliquant que j'étais allée en Bavière rendre visite à une famille que je connais, la famille Von M… La connaîtrait‑il par hasard ? Pourrais‑je, grâce à lui, avoir la chance d'apprendre quel était son sort ? Je savais parfaitement que si j'avais prononcé le nom Von M… devant un pur Nazi, j'aurais été mal notée, mais un officier allemand qui porte monocle, ne peut pas être nazi cent pour cent. Mon colonel était apparemment snob et je devais me montrer le plus possible  p220 mondaine pour augmenter mes chances d'avoir mon laisser-passer. La Fayette était alors loin derrière nous : nous étions en plein dans la haute société allemande. Je lui ai demandé s'il était allé dans le Mecklembourg car ma fille est mariée à un jeune homme qui est apparenté avec la famille ducale.a2 « Ainsi votre fille a épousé un Allemand ! » s'est‑il écrié, enthousiasmé. Je lui dis qu'il n'en était pas ainsi, que ma fille a épousé un Russe, cousin de la Grande Duchesse, qui est elle‑même russe.

Il a paru quand même satisfait et a envoyé le capitaine rédiger dans la chambre communicante un laisser-passer valable pour deux semaines. Pendant ce temps, de Mecklembourg nous sommes passés au domaine de la musique et bientôt mon colonel s'est mis à fredonner « Le Chevalier à la Rose ». A onze heures, après des baise-mains, échange de cartes, reverences jusqu'à la taille et autres marques de politesse, je me suis retrouvée, sauf-conduit en main, dans la rue, en plein soleil d'août. Je n'avais pas, par politesse, examiné mon laisser-passer dans le bureau. Je me suis alors aperçue qu'il indiquait que je pouvais bien entrer dans la prison, mais que je ne devais, sous aucun prétexte, avoir de « Verbindung » — de « rapports » — avec les prisonniers.

Il était trop tard pour que je pusse commencer mon travail avant le déjeuner : je suis donc allée, toujours à pied, au 2 rue Miromesnil où j'ai trouvé Eva Dahlgren. J'ai insisté pour qu'elle déjeune avec moi afin de célébrer ma nouvelle victoire.

Eva est obligée d'avoir elle‑même un grand nombre de discussions avec des officiers supérieurs allemands, afin d'obtenir de l'essence pour notre groupe, des S. P.  p221 pour nos autos et d'autres permissions ou faveurs. Notre contact avec les Allemands nous a révélé à l'une et à l'autre que nous avons la même tactique, mais là où la proportion de mes succès atteint cinquante pour cent, celle d'Eva atteint presque toujours cent pour cent. Elle est infatigable et ne connaît pas la peur : je l'admire de plus en plus.

Le beau temps est revenu depuis le début du mois et nous en avons profité pour déjeuner en plein air aux Champs Elysées à une petite table sous un parasol chez « Le Doyen » qui a fait sa réouverture. Plusieurs autres tables étaient occupées, surtout par des officiers allemands seuls et renfrognés. Nous nous sommes raconté nos succès en mangeant des soles meunières et en buvant un Chablis glacé qui nous a mises en très bonne forme. Les Allemands, depuis le début du mois de juillet, ne cessent de faire parader, aux heures les plus diverses de la journée, des régiments qui, musique en tête, de la Concorde à l'Arc de Triomphe, montent et redescendent l'Avenue des Champs Elysées. Les Français n'y prêtent aucune attention et ne s'arrêtent jamais pour les contempler. De ma table je n'ai pu m'empêcher de les voir et chaque fois qu'un régiment est passé devant nous, je riais aux larmes. Il y quelque chose d'irrésistiblement comique dans cette marche au pas de l'oie. Parler de rires à Paris au mois d'août peut nous faire paraître cruelles et insensibles, mais notre faculté de rire est un don du ciel indispensable parce que le travail avec les Allemands représente une tension nerveuse de tous les instants. Ce travail est un exercice de corde raide et pouvoir rire après l'avoir achevé notre seule détente. La tendance générale est de sombrer dans le découragement, la déception et  p222 la lassitude. Si nous nous y laissons aller, nous ne pourrons plus réussir avec les Allemands.

Je suis donc retournée à mes courses puisque j'ai mon sauf-conduit. Le problème des achats devient de plus en plus difficile. Jusqu'à la fin du mois de juillet il a été possible de se procurer du savon en gros, chez Cadum et Palmolive ; mais du jour au lendemain ces deux fabriques ont fermé et il est impossible de se procurer de grosses quantités de savon. Si une boutique a la chance d'en avoir quelques morceaux, elle n'en vend qu'un seul à chaque acheteur. Les magasins ne vendent plus que six serviettes au maximum et un paquet de lames de rasoir par personne. Le chocolat est devenu introuvable. Avec la meilleure volonté du monde, même en cherchant du matin au soir, je ne peux acheter assez de choses pour améliorer le sort de douze mille hommes. Il est bien possible, en payant plus que le prix courant, d'obtenir en sous-main quelques‑uns de ces objets, mais il est impossible de faire cette opération en grand. Je commence à être au désespoir. Je suis à court d'argent et je devrai d'un moment à l'autre emprunter à ma banque car si les comptes en francs sont à nouveau libres, les opérations de change n'ont pas repris.

Paris, Mardi 6 août —

Mon sauf-conduit du Majestic m'a permis d'entrer sans difficulté dans la prison de Meaux.

J'ai déjà apporté, petit à petit, tout ce qui est nécessaire pour ouvrir un « salon de coiffure ». Le barbier a installé sa table et travaille au milieu de la grande cour. De France et son Etat-Major ont insisté  p223 et obtenu que les prisonniers puissent se laver complètement une fois par semaine et qu'une fois par semaine également on procède à un nettoyage des locaux.

Pour empêcher que les effets démoralisants de l'oisiveté qui détruit l'homme petit à petit ne se développent, de France a organisé des cours. Cinq cents prisonniers se sont inscrits pour apprendre l'allemand, cent pour apprendre l'espagnol, deux cents pour apprendre l'anglais et un assez grand nombre de Marocains et d'Algériens pour étudier l'A, B, C. Aussi mes crayons et cahiers ont‑ils été bien accueillis. On commence même à organiser des conférences sur les sujets les plus divers et je crois que l'une d'elles est intitulée « Mes impressions de New York ». De France se préoccupe également, le physique réagissant sur le moral, de faire permettre aux hommes un peu d'exercice physique. C'est pourquoi j'ai apporté quelques ballons de football et quelques balles.

Il y a une chose qui me tient à coeur et que je veux réaliser avant mon départ. Il y a, paraît‑il, quelques très bons musiciens dans le camp et de France veut à tout prix que je trouve des instruments pour leur permettre de composer un orchestre que les Allemands autorisent à la condition qu'on n'exécute pas de musique interdite. De France m'a assuré qu'à mon prochain voyage la liste complète des instruments nécessaires serait prête. J'ai déjà, avec Eva, essayé de rassembler ces instruments à Paris. Ils sont beaucoup trop coûteux et d'ailleurs la plupart des magasins d'instruments de musique sont fermés ou n'ont pas ce qu'il faut. Eva a eu l'idée lumineuse d'entrer en contact avec Madame Menier (de la grande famille  p224 du chocolatier) et lui a demandé de venir à notre secours.

Paris, Jeudi 8 août —

Aujourd'hui, à Meaux, un colonel passait l'inspection du camp juste au moment où nous sommes arrivées. C'était un homme âgé, mince et élégant, qui semblait porter un corset. Il sortait du tunnel dans lequel j'allais m'engager pour entre dans la grande cour. J'ai cru habile de lui demander si je pouvais poursuivre mon chemin. Il m'a répondu en allemand : « Certainement, Madame » en s'inclinant avec les meilleures manières de l'armée. Avant que j'aie eu le temps de le remercier et de me remettre en marche, un individu en civil, portant un brassard jaune avec la croix gammée est apparu derrière le colonel qu'il a pris à part et auquel il a dit quelques mots. L'officier supérieur est revenu vers moi et d'un air vraiment navré m'a déclaré qu'il m'était interdit d'entrer, contrairement à ce qu'il m'avait autorisée à faire quelques instants auparavant. « Mais, si vous le désirez », a‑t‑il ajouté, « nous pouvons faire appeler la personne que vous voulez voir. » Je lui ai répondu que dans ces conditions j'aimerais voir le sergent de France et celui qui devait être le chef de l'orchestre en cours de formation. De France et lui sont arrivés quelques instants après et les gardes allemands ont installé dans un coin de la première cour quelques chaises pour que nous puissions nous entretenir. On a découvert dans le camp huit violonistes et six flûtistes. De France m'a dit qu'il y a même trois prisonniers qui prétendent être les meilleurs saxophonistes de Paris. Nous étions en train de discuter paisiblement ce sujet inoffensif lorsque du dehors est arrivé un officier essoufflé qui  p225 s'est arrêté devant nous en claquant les talons : « Heil Hitler ! » s'est‑il écrié. Puis, sans transition, il nous a annoncé : « Je vous arrête. Où sont vos papiers ? Je vous arrête parce que vous êtes anglaises. » Il était grand, fort, et avait l'air assez américain. Il ressemblait plus ou moins, avec son visage rouge, ses cheveux gris bien peignés et sa moustache frise, à un banquier de Wall Street qui aurait réussi.

— Votre colonel vient à l'instant de m'autoriser à travailler ici, lui ai‑je répondu.

— C'est possible mais je viens d'être envoyé pour enquêter à votre sujet.

— En outre, ai‑je ajouté, j'ai un sauf-conduit régulier qui m'a été délivré à Paris par la Lagers Kommandantur.

J'ai sorti le document de ma poche, mais il n'a même pas voulu le regarder et, élevant de plus en plus le ton au point qu'il s'est mis à crier, il m'a répondu que ce laissez-passer n'était pas bon.

— Vous n'avez pas le droit d'avoir de rapports avec les prisonniers. Je vous arrête.

J'étais exaspérée parce qu'il criait et pour la première fois j'ai moi‑même perdu patience.

— Ne me parlez pas ainsi, lui ai‑je dit. Cessez. Je n'ai pas peur de vous.

Ma résistance l'a supris et elle a eu pour effet immédiat de le faire changer de ton.

— Au fond, m'a‑t‑il dit, vous avez raison : pourquoi tout le monde aurait‑il peur de nous, Allemands ?

— Je n'ai jamais eu peur des Allemands, ai‑je ajouté, parce que toute ma vie j'en ai eu à mon service.

J'ai insisté à nouveau quand il se fut calmé et que je le fus à mon tour, pour qu'il examinât mon sauf-conduit.  p226 Je ne tenais pas tellement d'ailleurs à le lui montrer, sachant que le mot « Verbindung » y figure. Il s'est décidé à le lire en silence. Tout d'un coup il a explosé à nouveau.

— Ce document dit expressément que vous ne devez pas avoir de « Verbindung » avec les « Kriegsgefangene ».

Je lui ai répondu simplement que je n'avais aucun « Verbindung ».

— Ces hommes sont‑ils des prisonniers de guerre ou ne le sont‑ils pas ?

Et la discussion a recommencé.

— Oh, votre question est ridicule, lui ai‑je répondu en me mettant à crier à mon tour. Évidemment ces hommes sont des prisonniers. Ne soyez pas stupide : je n'ai aucun « Verbindung ». Je rends simplement visite au camp et d'ailleurs comment puis‑je travailler si je ne peux pas parler ?

Mes propos et mon allure ont dû paraître comiques car de nouveau il a passé de la colère au rire. Je me suis mise à rire à mon tour.

— Vous n'avez pas le droit de parler à ces hommes sans interprète.

— Soit ! Dans ces conditions trouvez-moi un interprète.

Cependant, au bruit de la discussion, les soldats allemands du poste de garde s'étaient rassemblés et faisaient cercle autour de nous. Quelques uns d'entre eux se sont même amusés à nous photographier. L'officier, ne sachant plus qui faire pour manifester son autorité, a finalement ordonné à de France et à son chef d'orchestre de rentrer dans la grande cour de la prison,  p227 d'y établir sa « verdammter » liste d'instruments de musique et de la rapporter quand elle serait terminée. Il s'est installé à la place de de France, à côté de moi, et j'ai découvert qu'il parlait l'anglais : il l'a étudié alors qu'il était prisonnier lui‑même dans un camp en Angleterre en 1918. Nous avons engagé dans cette cour de prison une conversation vraiment étrange.

— Avez‑vous jamais été en Amérique ? lui ai‑je demandé.

— Non, mais j'ai lu un livre américain : « Gone With the Wind ».

— Que pensez‑vous de Scarlett O'Hara ?

— C'est une garce, s'écria‑t‑il.

— Ah ! C'est dommage : mes amis trouvent que je ressemble à Scarlett. Je vois que vous, Allemands, préférez le genre de femmes placides et lourdes comme les vaches dans le pré.

— Oh, naturellement, elle a quelques bonnes qualités, dit‑il. Elle a un grand amour pour sa propriété.

Il m'a offert une cigarette et la question inévitable est venue ensuite.

— Pourquoi aimez‑vous les Français ? m'a‑t‑il demandé.

Je lui ai donné la réponse que j'avais déjà faite à l'Hôtel Majestic.

— Les Français sont sales, les Allemands propres. Comment pouvez‑vous aimer la saleté ?

— Je ne sais pas pourquoi je l'aime, mais je l'aime. En tous cas je repars bientôt pour New York et là‑bas c'est propre.

— Etes‑vous sûre que c'est bien à New York que vous allez ? m'a‑t‑il demandé et ses yeux bleus sont devenus soudain froids et perçants.

 p228  — Écoutez, lui ai‑je expliqué, je vais vous dire comment vous pouvez savoir que je ne suis pas une espionne anglaise.

— Nous n'avons pas peu des espions anglais, dit‑il, en faisant de la main un geste d'insouciance.

— Je vais vous donner quand même un « tuyau », si vous le désirez.

— Cela ne nous intéresse pas.

— Regardez mes pieds. Vous ne verrez jamais une Anglaise avec des pieds semblables.

Je portais de petites sandales avec des talons bas qui donnaient à mes pieds l'allure de pieds d'enfant.

— C'est exact, a‑t‑il dit. C'est vrai. Les Anglaises ont toujours de grands pieds. Et il s'est mis à rire à nouveau.

— A quoi riment tous ces soupçons soudains que je puisse être une espionne, alors que je travaille ici depuis cinq semaines ?

Comme il n'a pas répondu je l'ai pressé et lui ai dit :

— Pourquoi ne répondez‑vous pas ? Allons, dites-le-moi, je suis curieuse. Je veux savoir.

— Je n'ai pas le droit de vous le dire, a‑t‑il répondu en jouant avec son ceinturon.

— Au fond, a‑t‑il repris, puisque vous insistez je vais vous expliquer. Quand vous êtes venue ici, au début, c'était une prison française en France ; maintenant c'est une prison allemande en Allemagne. Nous sommes sous le contrôle de Berlin. Voulez‑vous toujours travailler en Allemagne dans une prison ?

Notre conversation a duré une demi-heure jusqu'au moment où de France est arrivé et m'a remis la liste en silence.

 p229  Ces incidents avec les Allemands produisent toujours le même effet sur moi. Je me sens détendue pendant les altercations elles‑mêmes, mais aussitôt après je suis littéralement épuisée. Dès que je suis rentrée à l'hôtel, je me suis jetée sur mon lit et je suis tombée dans un profond sommeil dont je suis sortie il y a une heure seulement. Eva m'a déjà dit qu'elle éprouve les mêmes réactions : cet épuisement nerveux, si on n'y prend pas garde, tue à la longue.

Paris, Jeudi 15 août —

A la fin du mois de août, avant que la frontière entre la zone occupée et la zone non-occupée ait été fermée, j'ai reçu une lettre de Jean Dasté. Au moment de l'armistice il s'était heureusement trouvé dans la partie non-occupée de la France, à Limoges, où il attendait sa démobilisation qui devait se produire, m'écrivait‑il, incessamment. A partir du jour où les Allemands ont empêché la correspondance de passer d'une zone à l'autre, je n'ai plus eu de nouvelles de lui. Les Nazis ont eu, en effet, cette idée diabolique d'isoler complètement l'une de l'autre ces deux parties de la France pour susciter un malaise, un mécontentement et des conflits dont ils comptent en temps utile tirer profit. Sur le territoire même de la France, les membres d'une même famille française de chaque côté de la ligne ne peuvent plus communiquer entre eux.

Aussi ma joie a‑t‑elle été grande lorsqu'hier soir j'ai trouvé à mon hôtel un message de mon ami, m'annonçant qu'il était rentré, qu'il habitait Saint- p230 Cloud et qu'il viendrait aujourd'hui vers six heures me chercher pour que nous dînions ensemble.

Le plaisir de nous retrouver a été naturellement assombri par les événements à travers lesquels la France a passé pendant les deux mois où nous ne nous sommes pas vus. Dasté a changé. Il a maigri, s'est endurci en couchant toujours sur le sol et en mangeant très peu. Il répète actuellement à l'Odéon qui a déjà fait sa réouverture. On lui a offert une place au Théâtre Français ; il doit y jouer une nouveau rôle dans une pièce qui n'a encore jamais été présentée et il ne sait quelle décision prendre. Il m'a dit qu'il y a en tous cas une chose qu'il veut faire : me donner à nouveau des leçons de diction, car à force de passer une partie de mon temps en France avec des Alsaciens, des Allemands et des Américains, je perds le bon accent français que j'avais eu auparavant.

Paris, Mercredi 21 août —

Ma famille m'attend : elle a retenu et payé ma place sur le Clipper qui part de Lisbonne le 7 septembre. A la vérité mes aventures tirent à leur fin : il faut me préparer à partir.

J'ai continué d'aller régulièrement à Meaux pour y apporter tout le savon et le tabac que je peux encore trouver. Je n'ai pas revu mon officier inquisiteur et je n'ai eu aucun ennui. J'ai rencontré Madame Menier qui m'a confirmé qu'elle ferait tout son possible pour trouver les instruments de musique demandés par de France. Eva de son côté m'a assuré qu'une fois qu'elle les aurait reçus, elle se chargerait de les faire parvenir.

J'ai pris le temps d'aller faire quelques achats pour moi et pour Jamie. Madame Lanvin elle‑même a fait  p231 une robe spécialement pour elle. J'ai acheté quelques cravates chez Charvet, des foulards et d'autres petits objets.

Les Français sont rentrés encore en plus grand nombre mais n'ont pas retrouvé leurs domestiques et personne ne reçoit. Ils semblent n'avoir plus d'argent et ont perdu les moyens et le goût de faire les achats auxquels ils se sont livrés au mois de juillet.

« Pierre » est devenu un endroit impossible, le restaurant est encombré d'Allemands et on a dû installer des tables sur le trottoir. Pierre est littéralement affolé car les Allemands mangent comme des goinfres et payent en monnaie imprimée pour les territoires occupés. Même lorsqu'ils sont polis et tranquilles, ils rendent l'atmosphère antipathique ; aussi avons‑nous été contents de découvrir un restaurant qui est devenu le rendez‑vous préféré des Américains restés à Paris : le « Coucou », au coin de la rue d'Antin et de l'Avenue de l'Opéra.

Tous mes amis veulent m'inviter à dîner. Hier soir c'est moi qui ai offert un dîner en l'honneur de Miss Morgan, dans un salon particulier chez « Pierre » : Lovering Hill, Bunny Carter et Julian Allen y sont venus à bicyclette. Je me rends compte combien je suis attachée à tous les gens que j'ai rencontrés en France dans ces circonstances exceptionnelles. Je hais l'idée de les quitter, mais je sais que je les reverrai bientôt aux Etats-Unis, car ils préparent tous leur départ.

Avant d'entrer à l'hôtel, j'ai fait plusieurs fois seule le tour de la Place Vendôme. Une profonde nostalgie me pénètre. Je vais rentrer chez moi, mais j'abandonne tant de choses qui me sont devenues  p232 chères : mes prisonniers, mon travail, ma nouvelle vie, mon Paris, ma France.

Reverrai‑je jamais Paris et la France ? Combien d'années, combien d'événements, combien de tragédies devront encore survenir avant que je puisse y revenir ? Combien de temps Paris pourra‑t‑il survivre ? Paris n'est pas seulement la ville de la beauté, mais la ville de l'esprit : cet esprit pourra‑t‑il jamais être brisé ? Je prie pour qu'il ne le soit pas et j'ai bon espoir car deux mois après l'armistice je ne trouve chez tous les Français qu'une seule pensée, qu'un seul désir, ceux d'avoir la possibilité de se battre. Si à mon retour j'entends critiquer les Français, dire qu'ils sont d'une race dégénérée de lâches et de traîtres, je penserai aux Français que je connais ou que j'ai rencontrés, à leur générosité, à leur bonté, à leurs souffrances, à leur amour du pays et à leur colère contre ceux qui l'ont trahi. Ils se rendent compte que chacun d'eux a évidemment contribué, depuis des années, à la catastrophe, et ils le reconnaissent. Ils feraient tout aujourd'hui, s'ils en avaient les moyens ; mais que peuvent‑ils, désarmés, contre un ennemi qui les domine par le nombre, la puissance des armements et l'organisation ? Il faudra que je le dise et que je le répète quand j'arriverai à New York pour détruire l'image que volontairement ou involontairement depuis l'armistice on peut se faire de la France, alors qu'elle souhaite maintenant de tout coeur la défaite des Nazis.

Mardi vers six heures, j'étais en train de lire dans le Jardin des Tuileries, quand le calme a été troublé par le bruit familier d'un bombardement. Il n'était pas assez proche pour inquiéter, mais quand même assez rapproché pour qu'on comprît de quoi il s'agissait.  p233 Il s'est produit alors cette chose étrange : personne n'a bougé, tout le monde a regardé en l'air et sur les visages des Français des sourires sont apparus. Une femme m'a dit alors : « Vous entendez ? … Les Anglais ! … Nous ne sommes pas oubliés. » On m'a fait ces jours‑ci bien des remarques semblables. « Cela m'est égal si les Anglais nous réduisent en miettes », m'a dit un Français, « si seulement ils peuvent battre les Allemands. »

Les manchettes du « Matin », inspirées par les Nazis, n'ont aucun sens pour le Français ou la Française qui ont attendu six heures à la porte d'une boutique en faisant la queue et rentrent chez eux les mains vides.

Les Allemands imaginent chaque jour une difficulté nouvelle qui rend l'occupation intolérable et je ne peux assurément plus répéter aujourd'hui ce que j'ai écrit à la fin de la première semaine de mon séjour à Paris au mois d'août, sur l'état d'esprit des Français à l'égard des Anglais.

Paris, Dimanche, 25 août —

Eva m'a amenée à Meaux dans le camion de l'Hôpital Américain, chargé de pain. C'est le dernier dimanche que je passe en France. J'ai fait une dernière visite au camp de prisonniers. J'ai voulu y aller avec Eva pour lui présenter de France et opérer la transmission des pouvoirs.4

Une Française dont j'ai fait la connaissance à Paris  p234 m'a donné l'accordéon de sa fille et j'ai voulu l'apporter pour laisser un souvenir de mon départ. Cette dame l'avait enveloppé fort soigneusement avec une telle quantité de papier et de ficelle que le paquet avait des proportions considérables et semblait contenir des objets de très grande valeur.

L'entrée de la prison nous a été à nouveau interdite, pour la quatrième fois. Nous sommes allées immédiatement à la Kommandantur pour essayer d'obtenir un sauf-conduit spécial en faisant du charme : mais, innovation des autorités locales, les bureaux sont fermés le dimanche. Nous n'avons trouvé que quelques officiers indifférents et incompétents auxquels j'ai demandé s'il n'y avait pas moyen de retrouver l'officier supérieur que je connaissait, celui qui avait lu « Gone With the Wind ». Nous n'avons pu obtenir aucune aide car la description que j'en donnais pouvait correspondre à celle de tous les officiers de l'armée allemande.

Nous sommes retournées à la prison et avons trouvé au bureau un prisonnier français qui était de garde : c'est une position de confiance qui est en effet donnée à quelques prisonniers. Je lui ai demandé d'aller chercher de France car ce dernier jouit d'une liberté relative pour circuler à l'intérieur du camp. Il a pu venir et je l'ai présenté à Eva pour le mettre au courant de la situation. Presqu'aussitôt après, l'officier prussien que j'avais cherché est arrivé à son tour, toujours sous pression. Cette fois pour ne pas lui laisser le temps d'annoncer qu'il allait m'arrêter, j'ai parlé la première et lui ai dit : « Je vous ai cherché partout. Quel est votre nom ? » « Pourquoi voulez‑vous savoir mon nom ? » a‑t‑il demandé agacé, parce que les Allemands  p235 n'aiment pas le donner. « Afin que je puisse vous présenter à Miss Dahlgren. » Il ne s'attendait pas à une telle réponse. Il a aussitôt claqué les talons, s'est incliné et a donné son nom : Hauptman Nagel-Heyer. Il a accepté nos cartes de visite et a remarqué aussitôt que mon nom comme le sien était double : Chambers-Hughes. Il s'est ensuite enquis de ce que Miss Dahlgren faisait dans ces lieux. Je lui ai expliqué qu'elle allait continuer mon travail parce que je rentrais à New York. Eva m'a dit ce soir qu'elle a eu l'impression, quand je l'ai présentée au capitaine, que la scène avait été aussi comique que si, au temps de la prohibition, Al Capone avait présenté un autre bootlegger au Président Hoover.

Le volumineux paquet qui contenait l'accordéon a attiré ensuite l'attention de mon officier allemand. Il m'a demandé ce qu'il renfermait. « Ce colis est plein de pistolets » lui ai‑je dit en anglais, « je voudrais le faire passer immédiatement à l'intérieur de la prison par les soins du sergent de France, parce que, si je le laisse sur la table des sous-officiers allemands, ceux‑ci s'empresseront de l'envoyer en Allemagne. » Nagel-Heyer prend facilement la mouche : le voilà reparti dans une demande d'explications. Je lui raconté que j'avais une fois remis à un soldat allemand une grande boite de savonnettes pour les prisonniers auxquels elle n'était jamais parvenue. Nagel-Heyer, hors de lui, m'a demandé de justifier mon accusation, en produisant le reçu. J'ai objecté que j'avais eu une telle confiance dans la discipline de l'armée allemande que l'idée d'en demander ne m'avait même pas effleuré, mais maintenant j'étais tout simplement désillusionnée. J'ai alors pensé qu'il valait peut-être mieux qu'il  p236 se rendît compte lui‑même de ce que contenait ce paquet et qu'il examinât les pistolets parce que je voulais être sûre qu'ils parviendraient à destination. Je crois qu'il a soupçonné que le contenu devait être assez amusant, car il ne l'a pas fait ouvrir et n'en a pas interdit la remise. Les hommes ont au moins cet accordéon.

L'Allemand s'est laissé contaminer par notre gaieté et il nous a invitées à nous asseoir pour bavarder un instant avec lui.

— Avez‑vous été à Paris depuis ma dernière visite ? lui ai‑je demandé.

— Oui, j'y suis allé hier.

— Comment y avez‑vous passé le temps ?

Nous, Allemands, nous sommes justes. Nous rendons à César ce qui est dû à César : je suis allé à la tombe du Soldat Inconnu. Je pense que c'est bien. Nous, Allemands, nous rendons à César ce qui est dû à César.

— Vous avez fait perdre son charme à Paris. C'est dommage que vous ne l'ayez pas vu avant la guerre quand la capitale valait la peine d'être vue.

Il m'a regardée d'un air perplexe : il ne savait plus ce qu'il devait penser de moi et n'était pas sûr que je pensais ce que je disais.

— C'est dommage que je m'en aille, lui ai‑je dit quand il m'a remis un reçu du colis qui avait été confié aux prisonniers, sans cela je vous aurais demandé de déjeuner au Ritz avec Miss Dahlgren et moi‑même. Mais peut-être cela vous compromettrait‑il …

De France nous a baisé la main, visiblement ému par l'idée qu'il ne me reverrait plus : l'Allemand nous a  p237 saluées et je suis repartie avec Eva dans notre camion.

Paris, Lundi 26 août —

Miss Morgan a voulu nous offrir un dîner d'adieux, également dans un salon particulier de « Pierre ».

Elle insiste pour que je parte au moins une semaine avant la date fixée pour le départ du Clipper. Elle craint que des difficultés aux frontières ne retardent mon arrivée à Lisbonne. Elle suggère également que je parte avec Mrs. Ames qui, ayant subi le choc des événements, est fatiguée et le Colonel Indique un diplômé de West Point et donne sa Promotion.Fuller, notre Attaché Militaire, pensant que nous pourrions profiter du statut diplomatique du colonel.

A ce dîner a été invitée l'arrière-garde de notre Comité, les huit Américaines qui sont encore à Paris. Miss Morgan, splendide comme d'habitude, a fait un speech dans lequel elle nous a remerciées pour le travail que nous avons accompli. Je me suis rendu compte à nouveau — je l'ai déjà fait souvent — du privilège que j'ai eu de travailler avec elle. Pendant ces mois d'efforts et de tension continuelle elle n'a jamais pensé à elle‑même. Elle a été très généreuse pour nous toutes et elle a été très bonne en donnant libre cours à mon esprit indiscipliné pour me laisser travailler comme il m'a plu de le faire. Je lui suis reconnaissante, car je sais que c'est grâce à elle que j'ai pu connaître les aventures par lesquelles je suis passée en France.

La soirée a été fraîche : un léger brouillard flottait au‑dessus de la Seine pendant que nous en longions les bords. Eva m'a raccompagnée dans une voiture de notre groupe jusqu'à l'Hôtel Ritz et nous avons fait  p238 plusieurs fois à pied le tour de la Place Vendôme. J'ai voulu conserver pour toujours dans ma mémoire les couleurs, les parfums, les images de Paris.

Je me rends compte que j'ai donné peu aux Français et qu'ils m'ont donné beaucoup : le sens et le goût de la beauté et ceux des valeurs. Que la vie serait terne s'il n'existait pas sur cette terre cet esprit qui est essentiellement français !

Pour la dernière fois ce soir je suis entrée à l'Hôtel Ritz en passant devant les soldats allemands pour m'enfermer dans ma chambre.

Paris, Mardi 27 août —

Jour de mon départ.

Pendant que je faisais mes valises, de nombreux amis sont venus me faire leurs adieux et j'ai pensé en les quittant que je n'aurai plus le moyen de communiquer avec eux. Tout le personnel est venu me serrer la main et le concierge lui‑même m'a apporté un énorme bouquet de fleurs. Je n'ai jamais compris pourquoi les Français vous apportent des fleurs lorsque vous partez en voyage puisqu'elles vous embarrassent et meurent privées d'eau, en chemin de fer ou en voiture ; mais c'est une habitude délicieuse et on a l'impression qu'on est une prima-donna qui sort de scène.

Je vais aller à la gare sans avoir à prendre le Métro, grâce à une voiture du Comité conduite par Eva.

Je ne peux pas m'imaginer que cinq mois ont passé depuis le jour où je suis arrivée au Ritz avec Simmons, cinq mois pendant lesquels un monde s'est évanoui.

 p239  Lisbonne, Jeudi 29 août —

Miss Morgan était venue avant hier m'accompagner à la gare. Le train pour Hendaye était vraiment un train de luxe. Nous aurions pu facilement croire que nous étions encore en temps de paix et que nous partions pour passer nos vacances à Biarritz.

Je me suis assoupie sur ma couchette et j'ai vu dans un demi sommeil, comme si je déroulais un film, quelques-unes des scènes de ma vie en France : Bellac, Blérancourt, Blois, le Guérinet, les Anglais, Niort, les Allemands, Meaux, les prisonniers et Paris.

A Hendaye nous avons dû prendre la navette pour aller de l'autre côté de la frontière, car l'écartement des rails n'est pas la même en France et en Espagne.

Nous savions que nous ne trouverions pas au poste frontière la cohue des gens qui s'y étaient pressés au mois de juin à l'approche des Allemands, mais nous nous attendions quand même à trouver une série de difficultés qu'on nous avait annoncées. Tout s'est au contraire passé très simplement.

Nous avons naturellement des visas de sortie qui nous ont été accordées par les autorités allemandes à Paris : si on en est dépourvu, on vous renvoie à Biarritz et parfois même à Paris. J'ai produit le papier qui m'avait été délivré à mon arrivée à Marseille et qui indiquait la somme dont j'avais été porteur à mon entrée en France. J'avais heureusement conservé plusieurs Travelers' Checks qu'on peut sortir sans restrictions, car chaque personne, sans considération de nationalité, ne peut emporter avec elle, à la sortie de la zone occupée que deux cents francs. Je me demande d'ailleurs — c'est un mystère impénétrable pour  p240 moi — comment les gens peuvent arriver jusqu'à Lisbonne avec deux cents francs seulement. J'avais vendu à la bourse noire à Paris plusieurs Travelers' Checks au cours de cent francs pour un dollar, mais il m'en reste encore pour plusieurs centaines de dollars. Quoi qu'il en soit on m'a laissé sortir avec ma lettre de crédit, mes Travelers' Checks et trois cents francs que j'avais dans mon sac. Les deux soldats allemands chargés de l'inspection des bagages ont été très courtois et se sont contentés pour la forme de ne demander à chacun de nous que l'ouverture d'une seule valise. Nous avons passé en Espagne sans autres formalités.

Je n'avais jamais été dans ce pays et j'étais curieuse de le voir. A notre descente de la navette à Irun, les autorités espagnoles ont précédé à un nouvel examen de nos passeports et papiers et nous nous sommes aussitôt préoccupés de réserver nos places dans le train pour Lisbonne, car il n'est plus possible de le faire avant d'arriver en Espagne.

Je n'ai pas la moindre idée de ce qu'Irun a pu être avant la guerre civile. Je n'ai jamais vu, ni imaginé, un spectacle aussi désolant que celui offert maintenant par la rue principale. J'ai vu les résultats de quelques bombardements en France, mais rien n'égale la destruction de cette ville espagnole complètement démolie par des bombardements répétés. Il semble que seul un tremblement de terre aurait pu faire autant de dévastation. C'est un amas de ruines d'où quelques bâtiments neufs commencent à émerger. Irun témoigne qu'une guerre civile peut être aussi destructive qu'une guerre entre nations.

 p241  Un employé de l'agence Cook s'est occupé de réserver nos places dans le train qui ne partait que le soir à neuf heures et demie. Nous sommes allés dans un restaurant de la ville prendre notre petit déjeuner. On nous a servi du café, des petits pains noirs, meilleurs au goût qu'ils ne le sont à la vue, et du miel.

De rares civils circulaient dans la ville : on voyait surtout des soldats de Franco plus pittoresques à cause de leur uniforme que les soldats français, anglais ou allemands. L'air très jeune, une belle allure sous leurs képis bordés de rouge avec un pompon rouge, ils semblent un peu être des soldats d'opérette. Les gendarmes, eux, portent un bicorne en cuir verni.

Nous avions toute une journée a passer. L'essence étant trop rare et trop coûteuse en Espagne pour qu'on puisse songer à prendre un automobile, nous sommes allés en chemin de fer électrique à San Sebastian. A ma grande surprise, on nous a servi a l'Hôtel Continental des plats excellents. Les gens paraissaient gais et il n'y avait dans cette ville aucun signe de pauvreté criarde ou de destruction. Il est certain qu'il ne faut pas juger l'état de toute l'Espagne par le spectacle de cette ville balnéaire. De nombreux baigneurs se promenaient bras dessus bras dessous. San Sebastian, ancienne ville de luxe et résidence d'été des rois d'Espagne, a l'air d'une belle demeure transformée en pension pour petites gens. Je suis plus près d'oublier la plage, la couleur fraîche des arbres et celle du ciel que l'image d'une nourrice qui poussait devant elle une voiture d'enfant. La nourrice, le bébé et la voiture d'enfant étaient entièrement recouverts de toile blanche comme la neige, la toile elle‑même garnie de broderies françaises qui avaient dû être faites dans  p242 un couvent. Elle avançait au milieu des promeneurs modestes, d'un air indifférent et indolent, tel un bateau toutes voiles dehors, les rubans brodés de sa coiffe flottant derrière elle, la voiture d'enfant roulant devant elle. Symbole d'une aristocratie disparue, elle se déplaçait avec dédain, semblant écarter de son chemin communisme, fascisme et démocratie.

Nous sommes revenus à Irun et après un dîner très simple nous sommes montés dans notre compartiment de wagons-lits. J'ai senti rapidement la différence de climat ; la température fraîche et modérée de France, au fur et à mesure que nous approchions du Portugal, s'est transformée en une température semi-tropicale.

Aujourd'hui j'ai pu m'apercevoir que les gares espagnoles paraissaient propres. Dans la plupart j'ai vu des gens nu‑pieds qui vendaient des fruits qu'ils portaient sur un plateau ou dans des corbeilles. Mais ce qui m'a le plus frappé et m'a donné une impression de malaise — car il me semble que l'emprise allemande ne se relâche nulle part et jamais — c'est la présence de soldats allemands dans les gares ou sur les routes le long de la voie ferrée. Je les ai vus dès mon réveil et ils étaient de plus en plus nombreux au fur et à mesure que le train approchait de la frontière portugaise. Je n'ai pas pu me tromper : j'ai reconnu l'uniforme gris-vert, les camions et les mitrailleuses de ces « touristes ». On nous a en effet expliqué que c'est dans cet accoutrement et avec ce matériel qu'ils … « visitent » le pays.

Ce n'est qu'en entrant au Portugal que nous avons eu vraiment, enfin, la sensation que nous étions sortis du cercle de la mort.

 p243  Ce soir, vers neuf heures, nous sommes arrivées à Lisbonne avec le retard proverbial. A partir de la frontière espagnole le train a traversé une contrée aride et chaude : aussi étions‑nous sales, couverts de poussière, les cheveux pleins de charbon. Mrs. Fuller attendait son mari sur le quai de la gare où je les ai laissés pour partir avec Mrs. Ames à la recherche d'un hôtel.

A la sortie de la gare nous avons été littéralement éblouies et ahuries par les lumières de la ville et le bruit de la circulation. Nous nous sommes crues des paysannes qui vont à la ville pour la première fois, en voyant et en entendant à nouveau les taxis et le grouillement de la foule.

Lisbonne ne ressemble plus à ce qu'était la capitale portugaise lorsque j'y suis arrivée il y a environ cinq mois. On se croit dans une maison de fous, car la manhã des Portugais est complètement bouleversée par l'arrivée des réfugiés américains, hollandais, belges, français et anglais qui se trouvent coincés, Allemands, Autrichiens, Polonais, israélites ou non, chassés de leurs derniers refuges et parmi lesquels vont se glisser Dieu sait combien de membres de la cinquième colonne qui cherchent à aller en Amérique.

Tous les hôtels sont pleins, archi-combles. Mrs. Ames connaît l'Avenida Palace où elle a déjà séjourné, mais je l'ai entraînée à l'Hôtel Aviz. Le chef de réception, charmant jeune homme moitié anglais moitié brésilien, s'arrachait les cheveux de désespoir quand nous sommes arrivées. Le Clipper qui était parti le matin de bonne heure pour Horta, avait dû faire demi-tour et les voyageurs qui avaient quitté leurs chambres le matin prétendaient ce soir faire déloger les clients qui  p244 les occupaient depuis leur départ. Ces derniers refusaient naturellement de bouger et tout le monde rejetait sur le pauvre chef de réception toute la responsabilité des suites de ce malheur météorologique. Mon précédent séjour m'a donné des droits : le chef de réception l'a compris et a fait installer pour Mrs. Ames et moi‑même des lits dans le coin d'un grand salon bleu, très haut de plafond.

Depuis ce matin, je lis avidement tous les journaux anglais et américains que j'ai pu trouver. Je me suis précipitée sur eux comme une affamée sur un morceau de pain, car pendant tout mon séjour à Paris sous l'occupation allemande je n'avais pu avoir en mains de journaux autres que ceux imprimés par les Nazis.

Lisbonne, Vendredi 30 août —

Je suis allée au bureau des Pan-American Airways pour savoir ce qui a été fait au sujet de mon départ. Le bureau de cette compagnie, comme celui des American Export Lines, est plein de gens qui se bousculent pour pouvoir arriver jusqu'au comptoir ou au guichet. A ma grande surprise, un employé complètement indifférent et blasé, m'a répondu qu'il n'avait non seulement aucune place réservée pour moi, mais aucune instruction. Comme j'insistais, il m'a répondu avec un sourire ironique et agaçant que je pourrais m'estimer contente si je partais en novembre. J'ai téléphoné aussitôt après déjeuner à New York, puisqu'il était à ce moment tôt dans la matinée aux Etats-Unis. La communication a dû passer par Berlin. Malgré la « friture », j'ai pu me faire comprendre et Johnf m'a promis que tout le nécessaire va être fait pour que je puisse partir par le plus prochain Clipper.

 p245  Lisbonne, Mardi 3 septembre —

Je ne sais pas quand je vais partir.

Il fait une chaleur insupportable à tel point qu'il ne faut même pas penser à se promener dans la journée.

Le service à l'Hôtel Aviz continue d'être aussi luxueux qu'auparavant. Les menus sont d'une abondance telle qu'habitué aux repas moins riches de France on peut à peine les terminer. Cette abondance se manifeste d'ailleurs partout à Lisbonne : les étalages des marchands de primeurs, des bouchers, des pâtissiers, des confiseurs font croire qu'on est passé du monde de la misère à celui de la richesse.

Eva Dahlgren m'avait donné une lettre pour la femme de notre Ministre, Mrs. Pell. J'en ai profité pour aller à notre Légation apporter des nouvelles de France. Je me suis trouvée dans un hôtel particulier si luxueux, si confortable et si paisible que j'ai cru commettre un crime en parlant des malheurs du pays où j'ai passé quelques mois ou en racontant que j'avais vu des troupes allemandes à la frontière de l'Espagne et du Portugal.

Je m'installe souvent dans le hall de l'Aviz pour assister, comme d'une loge, au spectacle extraordinaire qui se joue dans ce théâtre en miniature. Tout le grand drame de l'Europe y trouve son écho. A chaque instant il se produit un incident tragique ou quelquefois amusant.

Avant-hier une noble dame anglaise, Lady X., est arrivée avec sa domestique et une collection de bagages. Elle avait quitté la France quelques jours avant l'arrivée des Allemands, au mois de mai, abandonnant sa  p246 propriété des environs de Paris pour se sauver en Amérique. Elle revenait des Etats-Unis où elle avait trouvé que les Américains n'étaient qu'un peuple de sauvages. Elle prétendait y avoir été maltraitée. Ell montrait à qui voulait les voir les relevés de son compte en banque qui indiquaient qu'elle a à son crédit cinquante mille livres sterling. « … je dis bien livres sterling et non pas dollars. » ne cessait‑elle de répéter. Mais elle n'avait pas un seul dollar ou un seul escudo dans son sac et personne ne veut lui avancer de l'argent puisqu'elle ne peut pas sortir des livres sterling d'Angleterre. Elle a expliqué qu'elle ne pouvait pas retourner en France et qu'elle avait peur d'aller dans son propre pays. Aussi demandait‑elle des conseils à tout le monde. Irait‑elle en Suisse ? Comment y arriver puisqu'elle était anglaise ? Le chef de réception, harassé, l'a installée dans une petite chambre pour avoir la paix.

Hier soir un jeune homme est arrivé et a parlé de la Suisse au concierge. Aussitôt les personnes présentes qui avaient entendu le nom de ce pays, se sont précipitées sur lui pour lui demander s'il était exact, comme on le prétend en ville, que la frontière entre la Suisse et la France avait été fermée. A ma grande surprise, au lieu de répondre, il a éclaté brusquement en larmes et a été secoué par des sanglots pendant plusieurs minutes. Avec l'aide d'un compatriote qui se trouvait à ce moment dans le hall, je suis parvenue à le calmer.

Les Portugais conservent le calme des infirmiers qui ne craignent pas la contagion, alors que les étrangers qui sont arrivés à fuir les Allemands n'ont qu'une seule pensée : partir le plus tôt possible, pour éviter que les Nazis ne les rattrapent à cette dernière porte ouverte sur l'Atlantique.

 p247  Lisbonne, Mercredi 4 septembre —

On vient de me téléphoner des Pan-American Airways pour me demander d'être prête à partir demain matin à sept heures. Je profite du fait que la frontière franco-espagnole a été fermée au lendemain de mon passage pour un temps indéterminé : on me donne une place qui avait été réservée pour un de ces voyageurs qui a été empêché d'arriver. Miss Morgan a eu un heureux pressentiment en me conseillant de quitter Paris plusieurs jours avant la date envisagée pour mon départ de Lisbonne.

J'ai pris l'habitude, depuis mon odyssée en France, de ne jamais défaire entièrement mes bagages : il ne m'a fallu que quelques minutes pour tout mettre en ordre et payer ma note.

New York, Samedi 7 septembre —

J'ai quitté l'Europe avant-hier matin de bonne heure.

On projette quelquefois dans les cinémas des films dans lesquels on voit un skieur ou un nageur qui brusquement, grâce à un excellent montage, refait à toute vitesse en arrière le chemin qu'on l'a vu faire dans le sens normal. J'ai eu l'impression, en repassant par toutes les formalités qui précèdent le départ et en m'installant dans le Clipper, que je déroulais en sens inverse le début du film du mois d'avril.

Il y a eu à bord, cette fois encore, un ambassadeur : ce n'était plus l'Ambassadeur des Etats-Unis en France se rendant de Washington à Paris, mais le nouvel Ambassadeur de France aux Etats-Unis, se rendant de Vichy à Washington : Monsieur Henry-Haye. Il était  p248 accompagné du Colonel Georges Bertrand-Vigne, grand mutilé de la guerre de 1914. L'Ambassadeur, après s'être présenté à moi et m'avoir présenté le Colonel, m'a demandé la permission de s'installer à notre table. J'ai accepté avec plaisir et notre groupe a été complété par une charmante Française. Le reste des passagers étaient en majorité composé de riches israélites hollandais et nous avons décidé, sans appel possible, que la Suissesse qui se trouvait à bord était de la cinquième colonne.

Monsieur Henry-Haye, de descendance écossaise, a le teint rosé, les yeux bleus, une allure très anglo-saxonne. Il m'a raconté, dans un excellent anglais, qu'il était venu en 1917 aux Etats-Unis avec la mission française et qu'il pouvait à peine croire qu'il y retournerait vingt‑trois ans après comme ambassadeur. Il m'a déclaré que le Maréchal Pétain et le Général Indique un diplômé de West Point et donne sa Promotion.Pershing g étaient parmi ses amis les plus intimes et avaient été tous des témoins au mariage de son fils. Il s'attendait, a‑t‑il ajouté, à ce que tout ce qu'il dirait fût mal interprété et déformé. J'ai pu à peine le croire parce que nous n'avions eu en France aucun renseignement et aucune idée sur les sentiments de l'opinion publique aux Etats-Unis. Nous avions tous, naturellement, en France déploré la catastrophe qui avait obligé d'établir un gouvernement à Vichy, mais, après la catastrophe, ceux qui étaient restés en France avaient le sentiment que Pétain, dans la mesure de ses moyens, faisait et ferait tout son possible pour sortir la France du désastre. Aussi ai‑je été étonnée quand, en arrivant hier à New York, j'ai vu des jeunes gens et des enfants qui portaient des placards avec les mots : « Heil Henry-Haye ! » pour accueillir le nouvel ambassadeur. J'ai  p249 pu déjà me rendre compte que de violentes discussions font rage au sujet des Français.

Nous sommes arrivés à Horta au milieu de l'après‑midi. Cette fois on nous a autorisés à nous éloigner de l'avion pendant quelques heures. J'en ai profité pour aller avec mes trois compagnons, dîner à l' « Airways Inn » sur la colline. Le Colonel, pendant le repas, nous a raconté ses aventures de Narvik. Il s'est un jour trouvé avec la famille royale perdu au milieu des neiges.

Ce matin de bonne heure, un groupe d'officiers britanniques nous a accueillis aux Bermudes. Comme j'étais la seule Américaine à bord, ils ont considéré que j'étais la seule personne capable de leur donner des renseignements intelligents sur ce que j'ai vu en France. J'ai été interrogé par plusieurs officiers et j'avoue que je me suis sentie assez heureuse et fière d'avoir pour la première fois de ma vie un auditoire aussi attentif qui ne perdait pas un seul de mes mots. Ils m'ont donné en échange une information inédite pour moi : le Président Roosevelt venait de faire le troc de destroyers américains contre des bases aériennes dans les possessions britanniques.

Il m'a semblé alors que cette guerre que j'avais cru laisser en Europe, ne m'avait pas lâchée et me suivait. Cette nouvelle a fait revivre en moi toutes les pensées que j'ai eues pendant les cinq mois de mon séjour en France et m'a rappelé les conclusions auxquelles elles m'avaient déjà fait parvenir. Je me suis livrée pendant les dernières heures de la traversée à un dernier examen de conscience.

Une de ces conclusions est que, malgré tout ce que j'ai vu, senti et compris, je ne peux pas éprouver de  p250 haine systématique et réelle pour aucun peuple et aucune race. J'avoue que je ne hais ni les Allemands, ni les Juifs, ni les Japonais, ni les Français, ni les Anglais, les Irlandais ou les Turcs. Je ne peux davantage haïr un individu par le seul fait qu'il appartient à un groupe racial ou qu'il a sincèrement adhéré à un groupe politique. Mais je hais de tout mon coeur et de toute mon intelligence une idée ou un principe qui animerait et pousserait un de ces groupes à des actes qui me révoltent.

On peut échapper physiquement, plus ou moins facilement, à la présence d'un individu qui vous déplaît, tandis qu'on peut plus difficilement se protéger contre une idée néfaste et insidieuse.

J'ai appris à haïr profondément le nazisme, surtout lorsqu'on l'impose à l'enfant. Pourquoi d'ailleurs ne craindrions‑nous pas qu'il fût à la longue imposé aussi facilement à un jeune Américain qu'il l'est à un jeune Allemand ? Si mon fils doit être tué dans une guerre où les principes nazis ou tout autre principe que je hais sont en jeu, je crois que je pourrais arriver à supporter un tel malheur, tandis que je ne pourrais concevoir ou admettre que mon fils et ses enfants pussent jamais être pervertis par les idées nazies ou des idées de même nature.

Je n'admets pas qu'on puisse persécuter ou torturer un Juif : j'ai vu une scène de cette nature à Paris et je peux affirmer que ce n'est pas un beau spectacle. Je ne peux pas davantage tolérer la « Gestapo », le « Guépéou », l'espionnage collectif, les « Heil Hitler », le fanatisme sous toutes ses formes qui tend à dévoyer les masses et pousse au crime. On ne pourra jamais me forcer à respecter un chef, un « Fuehrer », qui veut  p251 prendre une place qui ne peut être réservée qu'à Dieu. Un chef qui veut prendre une telle place constitue un danger et une menace pour la liberté. Puisque, Américaine, j'ai vu ce spectacle terrible de la liberté étranglée dans le pays même qui nous a aidés à la conquérir, je comprends, mieux que d'autres compatriotes, ce que cette liberté représente. Je suis prête à me battre pour elle jusqu'à mon dernier souffle, car je hais non seulement le culte nazi, mais la stupidité de l'attitude des gens tellement contents d'eux‑mêmes et de leur sort qu'ils ne veulent pas voir en face le danger que cette guerre porte partout en elle.

Avant de partir pour l'Europe bien des gens m'avaient demandé pourquoi j'allais en France m'occuper d'une affaire qui, d'après eux, n'était pas la mienne. Ma place, m'avaient‑ils dit, était auprès de ma famille ; mais mon point de vue était tout différent parce que mon fils et ma fille n'étaient plus des enfants. Nous, Américains, avons tous une dette envers la France. Mon mari partageait entièrement mes sentiments en me laissant partir. Je savais bien qu'une telle dette ne peut jamais être entièrement payée, mais je pouvais au moins faire le geste de me trouver auprès de ceux que j'aime, des Français en danger. J'avais aussi toujours pensé que notre première ligne de défense était en France. Maintenant nous l'avons laissé s'effondrer et je me demande si nous allons encore tarder et laisser la deuxième ligne suivre le même sort.

Long Island, La Guardia Field … l'avion a amerri lentement. J'ai traversé à nouveau la longue passerelle au bout de laquelle attendait la foule. Ma famille était au milieu d'elle à l'endroit ou je l'avais laissée. Mon voyage était terminé.


Notes de l'auteur:

1 Au début on n'entendait parler que de l'honnêteté allemande, de la correction et de la discipline allemandes. Il circulait des histoires d'après lesquelles des soldats allemands avaient été sommairement exécutés par leurs officiers parce qu'ils avaient volé quelques francs. Ces histoires continuaient de circuler alors que le pillage systématique, sous les étiquettes de réquisition ou de saisie, avait déjà commencé. Je crois d'ailleurs, depuis ma rencontre avec le sergent, que si « l'Allemand moyen » participe à ces razzias ce n'est pas lui qui en profite.

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2 J'ai appris que Mr. Wynne a été plus tard envoyé dans un camp de concentration avec ses compatriotes.

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3 Avant mon départ il m'a été confirmé que dans de nombreux camps la dysenterie et même le typhus commençaient à se développer et à faire des ravages.

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4 Je n'ai pas encore revu Eva qui est restée en France, mais j'ai retrouvé Frances rentrée aux Etats-Unis au mois de novembre. Elle m'a appris que les douze mille prisonniers du camp de Meaux ont été, peu de temps après cette dernière visite, tous déportés en Allemagne. J'ignore ce qu'Eva a pu faire et si l'orchestre auquel de France tenait tellement a pu jamais être organisé.


Notes de Thayer :

a1 a2 Jamie Porter, fille de l'auteure par son premier mari, 2LT James Jackson Porter, U. S. A., tué le 5 octobre 1918 près de Verdun ; le 23 juillet 1939 elle avait épousé un fils du prince russe Sergei Gagarine. Pendant la guerre, Andrei Gagarine était officier dans la marine américaine.

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b Sic. Il s'agit sans doute d'un Coucy — mais duquel ? Trois communes dans l'Aisne portent ce nom, ainsi qu'une commune des Ardennes ; sans compter la possibilité de lieux-dits, de châteaux, etc.

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c Cité d'un poème de Robert Louis Stevenson :

Once only by the garden gate

Our lips we joined and parted.

I must fulfil an empty fate

And travel the uncharted.

Hail and farewell! I must arise,

Leave here the fatted cattle,

And paint on foreign lands and skies

My Odyssey of battle.

The untented Kosmos my abode,

I pass, a wilful stranger:

My mistress still the open road

And the bright eyes of danger.

Come ill or well, the cross, the crown,

The rainbow or the thunder,

I fling my soul and body down

For God to plough them under.

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d Calque de l'anglais plague : peste, épidémie.

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e Si les oeuvres d'art volées par les Nazis à la famille Seligmann ont, semble‑t‑il, été toutes récupérées, ce n'est pas pour autant qu'elles lui auront toutes été restituées. Voir l'article « Art Looted in Paris During World War II: A Family History ».

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f Le mari de l'auteure, John Chambers Hughes.

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g John Hughes, mari de l'auteure, avait servi comme aide-de‑camp au Général Pershing pendant la Grande Guerre.


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