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IX

Cette page reproduit un chapitre de

France : Été 1940

d'André Morize

publié chez
Éditions de la Maison Française, Inc.
New York,
1941

dont le texte relève du domaine public.

Cette page a fait l'objet d'une relecture soignée
et je la crois donc sans erreur.
Si toutefois vous en trouviez une,
je vous prie de me le faire savoir !

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XI

 p146  X

« Remettre la maison en ordre … »

Au lendemain de la débâcle, la France gisait à terre, écrasée, en loques. Au milieu de septembre, quand je lui ai dit un triste au revoir, elle était non pas guérie, mais en convalescence. Au cours de ces trois mois, une besogne utile, — magnifique, — avait été accomplie, et plusieurs des problèmes urgents qui s'étaient posés au lendemain de l'armistice était ou résolus, ou en bonne voie.

Ces problèmes ont été pris en main par le Maréchal Pétain et les hommes qui l'entouraient. Deux grandes questions se posaient : d'une part, il s'agissait de faire passer dans le domaine de l'application pratique les termes imposés à la France par son dur vainqueur, c'est‑à‑dire s'efforcer de sauvegarder, dans l'étroite mesure du  p147 possible, les pauvres, les misérables droits laissés à une nation vaincue. D'autre part, il fallait procéder aux réparations urgentes dans ce grand et bel édifice démantelé, en attendant la reconstruction complète ; il fallait remettre la maison en ordre, procéder aux aménagements dont dépendaient la sécurité intérieure, la subsistance, la respiration même d'un pays tombé de désespoir et de fatigue au bord d'une route ravagée.

Cette oeuvre, entreprise et poursuivie par l'homme qui avait fait au pays « le don de lui‑même, » je la juge aujourd'hui comme je l'ai jugée alors, — favorablement.

La plupart des conceptions politiques qui inspirent les grandes « réformes » de la soi-disant « Révolution nationale » dont le Maréchal se fait aujourd'hui l'apôtre me paraissent extrêmement contestables, quand je ne les déteste pas avec énergie : mais c'est la matière d'opinion. Pour le moment, il ne s'agit que d'une question très concrète, — à savoir, le travail de reprise en main de la France vaincue. Ce travail, Pétain l'a fait.

J'ai l'impression que l'on est assez mal renseigné en Amérique sur ce chapitre, moins sensationnel, moins dramatique que  p148 l'exode des réfugiés, la défaite militaire, ou les difficultés franco-anglaises. On semble n'y voir qu'une question d'ordre intérieur et administratif, sans répercussions internationales, sans grande importance dans l'ensemble du tableau. C'est une erreur. Si aujourd'hui la France n'est pas réduite au rôle d'une Pologne silencieuse et totalement impuissante, si, comme le disait en Amérique un article récent, « la France n'a pas cessé de compter », c'est parce que, si misérable qu'elle soit, on l'a remise sur pied, et qu'elle reste debout.

Si j'ai peu de sympathie pour certaines de ses idées, je respecte le chef qui a dirigé cette remise en ordre de la France. Son fardeau est écrasant, et il s'ajoute pour lui, au fardeau des années. Il est âgé, et la presse américaine l'a parfois rappelé avec une insistance dépourvue d'aménité : « The eighty-four year old Marshal Philippe-Henri Pétain » est devenu une sorte d'épithète homérique. Il est âgé, mais encore robuste et actif. A la fin d'avril, j'ai eu avec lui, à son dernier voyage d'Espagne à Paris, un long entretien : sa vigueur intellectuelle était intacte, sa lucidité hors de question. Cet homme, que le peuple de France entoure  p149 d'affection et de respect, doit faire face à la tâche la plus effroyable qui ait jamais pesé sur des épaules humaines. Bien sûr, il n'est pas libre, et il est superflu de le lui rappeler en termes acrimonieux. Il le sait. Il l'a dit lui‑même : il a « la corde au cou » et il faut un certain courage, combiné avec une abnégation de martyr, pour assumer une tâche qui implique fermeté et résistance précisément à l'égard de ceux qui tiennent le bout de la corde.

Il n'est pas toujours bien entouré : encore faudrait‑il savoir dans quelle mesure certains choix ne lui ont pas été imposés. Le 13 décembre, il mettait Laval à la porte ; il avait depuis longtemps envie de le faire. Est-ce lui‑même qui avait, au début, souhaité de l'avoir auprès de lui ? J'ai de fortes raisons d'en douter. Peut-être garde‑t‑il dans son entourage immédiat quelques hommes qui cherchent à le pousser dans le sens de leurs propres idéologies. Dans quelle mesure se laisse‑t‑il influencer ? dans quelle mesure les conserve‑t‑il parce que leurs idées coïncident avec les siennes propres ? Je n'en sais rien : attendons les révélations de ceux qui sont dans le secret des dieux du jour.

Ce qui paraît de plus en plus certain, c'est  p150 qu'entre les quatre murs de sa prison, il persiste à faire tout ce qu'il lui est humainement possible de faire pour son pays. Rien ne permet, à aucun égard, de suspecter ses motifs, et rien, jusqu'ici, ne m'incite à déboulonner de la place qu'a dans mon respect et dans mon souvenir celui que nous avons appris à aimer aux jours de la victoire.

*

* *

Il s'est donc attelé aux problèmes de la France de l'armistice. Si les Allemands avaient envahi toute la France qui leur eût été abandonnée, c'est eux qui auraient dû s'occuper de ces problèmes.

On a fait au premier gouvernement Pétain un grief impardonnable d'être resté en France : des critiques confortablement en sécurité dans des terres lointaines restent encore fidèles à la thèse de la continuation de la lutte en Afrique du Nord, et de la prolongation de la guerre métropolitaine en guerre impériale. J'ai dit mon sentiment sur ce point. Aujourd'hui je le vois partagé par des Anglais aussi bien que par des Français. Tout récemment encore Percy Philip écrivait que « the Reynaud-Churchill scheme for continuing the war from outside French  p151 territory was not realizable », et, le 25 décembre, la publication officielle de la British Broadcasting Corporation, London Calling, affirmait que « there was no alternative, » — « il n'y avait pas le choix ».

En tout cas, en ce qui concerne la France et les Français, — et, après tout, il n'était pas monstrueux d'y penser, — mes impressions directes de ces premières semaines, le contact avec la terre et les gens, ont établi en moi la conviction qu'il était salutaire et nécessaire qu'un gouvernement français restât sur la terre de France.

La France, telle que je l'ai vue à ce moment‑là, il ne fallait pas l'abandonner à elle‑même et dans sa totalité, à l'envahisseur victorieux. Elle aurait pu ne jamais s'en relever. Il ne faut pas substituer, après coup, des constructions idéales à ce qui fut alors des exigences concrètes et immédiates. Un Français qui était à New‑York le jour de l'armistice, écrit de France quelques semaines plus tard : « De New‑York, les détails de la capitulation nous paraissaient horribles … Je crois que je vois aujourd'hui la situation avec clarté … » Douloureuse clarté, sans doute, mais qui lui venait du contact avec les faits.

 p152  Le gouvernement légal de la France a justement décidé de rester sur le sol national : pour les réparations urgentes, pour les premiers pansements, il valait mieux que la France blessée fût soignée par des mains françaises que par des mains allemandes.

On dira : « A quoi bon ? Malgré le maintien du gouvernement en territoire français, le pays est aujourd'hui effroyablement malheureux, et, semble‑t‑il, davantage de jour en jour. » D'accord, mais je crois que ce malheur serait pire encore si le pays avait été complètement laissé au vainqueur. Je pense à la Pologne, au traitement infligé aux Français de Lorraine, à ceux du Nord et de toute la « zone interdite ». Je pense à ce qui arrive partout où l'invasion nazie devient maîtresse unique et absolue de la situation. Il y a des degrés même dans le désastreux. On se réjouit aujourd'hui, en Angleterre comme en Amérique, de ce que l'on appelle le raidissement, — « stiffening, » — du moral français. J'entends bien que ce sont, d'abord, les Français eux‑mêmes qui en ont le mérite. Mais peut‑on affirmer que les choses eussent été pareilles dans un pays qui serait resté une place d'armes active sous l'exclusive domination d'un ennemi exaspéré ?

 p153  On dira : « Sentimentalité à courte vue que tout cela. Ce surcroît de souffrance, ces humiliations plus totales, cet esclavage plus complet, cette famine plus épuisante, il fallait avoir le courage de les accepter. La France aurait continué la lutte, fait connaître sa volonté de ne pas se soumettre, et personne n'aurait pu l'accuser d'avoir « lâché » sous prétexte de sauver les restes misérables et illusoires de son indépendance. »

D'accord, dirai‑je encore. Je sais que, non seulement des critiques américains, mais des Français ont pensé et pensent de la sorte. Est‑il exact, comme on me l'a rapporté, que l'un d'entre eux aurait dit : « Qu'importe la mort de cinquante mille enfants français si cela doit servir à la victoire finale ? » Je l'avoue, cette façon de décider, à distance et à l'abri, que la France eût mieux fait d'accepter cette sorte de mort, me paraît assez surprenante. Qu'aujourd'hui la France, qui se reprend dans sa camisole de force, consente, de son propre gré, et en toute conscience, à souffrir tous les suppléments de duretés et de privations, c'est tout à fait différent, et c'est très beau. Nous y voyons un élément de force et d'espoir.  p154 Seulement il vaut mieux que ce soit la France qui y consente aujourd'hui, au lieu de se le voir imposer à la fin de juin dernier.

Si l'on avaient alors accablé ces Français de la triste certitude qu'entre l'Allemand et eux, il n'y avait plus rien, — rien ni personne, — qu'ils étaient sans réserve, sans frein, à la merci des « autres », c'était courir le risque effroyable que, dans le désespoir et la panique, sans vouloir, sans savoir, ils ne se jettent dans les bras de l'Allemagne.

Or ils ne s'y sont pas jetés, ils ont de moins en moins l'intention de s'y jeter, et, comme et quand ils peuvent, ils résistent.

On dira encore : « Résister ? quelle illusion ! Vous savez très bien que Hitler vainqueur fera exactement tout ce qu'il voudra. Il est le maître. Il n'a qu'à lever le petit doigt. Nul ne peut lui barrer le chemin. Tout gouvernement en France, — comme en Belgique, en Norvège ou ailleurs, — ne peut être entre ses mains qu'un instrument docile et passif, — une troupe de marionnettes. (L'entendons‑nous assez, et jusqu'à l'agacement, ce mot de « marionnette » ou de « puppet » !) Vous savez très bien que rien ne peut se faire en France sans le « oui et amen » du nazi triomphant. Alors, à quoi bon ? »

 p155  Certes, Pétain n'est pas libre, et je le reconnais une fois de plus. Il l'est même sans doute moins qu'il ne l'espérait le jour où il croyait qu'il traitait avec Hitler « entre soldats ». Il hésiterait certainement à répéter sans atténuation ce qu'il disait à la radio le 26 juin : « Le gouvernement reste libre. La France ne sera administrée que par des Français. » Cette cruelle situation où il se trouve, d'être obligé de se débattre au milieu des liens qui lui sont imposés, je lui reproche seulement de ne l'avoir reconnue ni assez tôt, ni assez publiquement, cédant d'ailleurs à une mouvement très humain. S'il avait donné au monde qui l'observait la claire et juste idée du servage qui lui était imposé, on l'eût loué pour chaque concession obtenue, pour chaque liberté rétablie, au lieu de souligner en termes désobligeants chaque impitoyable contrainte, à quoi le pauvre homme ne peut rien opposer.

Car sommes‑nous si sûrs que les choses ne seraient pas infiniment pires, s'il n'y avait pas eu ce médiocre et fragile rempart ? Savons‑nous exactement et dans le détail ce qui a pu être obtenu jour à jour de la Commission de Wiesbaden ? quels excès ont été évités ? quelles humiliations plus douloureuses encore  p156 ont été épargnées ? Qu'on empêche les Allemands de célébrer un « Te Hitler » païen, le 14 juillet, à Notre-Dame de Paris, qu'on enraye la monstrueuse expulsion des Lorrains, qu'on réussisse à remettre la main sur un fraction d'ailleurs insuffisante du matériel roulant nécessaire au ravitaillement, faut‑il n'y voir que des anecdotes, — ou bien sont‑ce des échantillons de ces efforts patients et difficiles pour sauver ce qui peut être sauvé, — efforts peut-être sans espoir, mais non pas sans effet sur le moral d'un pays qui doit rester lui‑même si nous voulons compter sur lui.

A New‑York ou ailleurs, on a parfois la critique facile ; ce pauvre vieux maréchal, il pourrait tout de même, dit‑on, montrer un peu plus de fermeté, parler plus fort aux Allemands, leur opposer des refus plus nets, et, comme me le disait un ami, « tell them where they stand. » Hélas ! il n'est pas besoin de le leur dire, ils le savent. Et de son côté Pétain n'ignore pas ce qui pourrait être infligé à la France en manière de représailles ou de châtiment pour toute imprudence. Il voit le problème de plus près que nous, et il paraîtrait assez équitable de lui laisser le choix des méthodes. Les gens de France  p157 qui l'acclament et lui disent leur affection doivent savoir ce qu'ils font : ils sont des juges plus compétents.

C'est vrai : les Allemands pillent appartements, villas et châteaux, et le gouvernement n'y peut rien. Ils volent des livres précieux de la Bibliothèque de la Cour de Cassation, et des statues de nos musées, des stocks de ravitaillement et de l'outillage industriel, au nez et à la barbe du gouvernement. C'est vrai : ils agissent en tyrans, en gangsters et en goujats, et sans doute aucun gouvernement français ne les transformera‑t‑il en gentlemen généreux et attentionnés. En dépit de tout cela, et précisément parce que les Allemands sont ce qu'ils sont, je garde la conviction que la France, dont le monde aura besoin demain, se retrouvera plus saine et plus utile parce que quelqu'un de chez nous sera demeuré à son chevet.

Or, que s'est‑il passé dans cette chambre de malade ?

*

* *

D'abord, on a organisé la sécurité intérieure, — et c'était une urgente précaution.  p158 Il ne faut sans doute ni exagérer ni dramatiser : durant ces journées si bouleversantes, la population française, soit par sagesse, soit par épuisement, a gardé le sang-froid et le calme. Il y avait pourtant des éléments de péril. Il y avait la faim, ou plus exactement la situation critique et les difficultés du ravitaillement en mille endroits où le flot des réfugiés et la débandade des soldats avaient convergé vers des centres peu ou mal approvisionnés. Cette semaine‑là, — celle de l'armistice, — de longues queues se formaient dans les rues, à la porte des magasins à peu près vides. Les têtes s'y échauffaient, au soleil de juin. On y pouvait entendre, parfois, de vilains propos, parmi des réflexions résignées, de la part de ces gens énervés, éreintés, qui pouvaient devenir un milieu de culture favorable pour les germes d'explicables révoltes. Des jalousies se manifestaient, ici et là, entre civils et militaires, entre malins et maladroits, entre ménagères fatiguées et quelques éternels « resquilleurs », virtuoses du « système D » que l'on soupçonnait de se tailler des parts de faveur, alors que d'autres, plus méritants, n'arrivaient à rien. Il y avait encore trop de vin, trop d'alcools dans les débits en  p159 proportion de la nourriture disponible. Je me souviens de mes conversations avec des préfets ou des maires : ils me disaient leurs inquiétudes, et pourquoi ils supprimaient par arrêtés les « terrasses » en multipliant les « heures de fermeture ». Le risque était grand de voir soudain les prix monter à des hauteurs inaccessibles ; or ils ne montèrent pas. Il pouvait se former de dangereux attroupements ; or ils ne se formèrent pas. Des conflits pouvaient éclater entre la population et la police surmenée : ils n'éclatèrent pas. Il y avait le spectre épouvantable de l'émeute : or il n'y eut pas d'émeutes. En une dizaine de jours, un grand pays envahi et piétiné, coupé en deux, inondé de réfugiés, de fuyards et de troupes défaites, passa de l' état de guerre organisée, à travers le désastre, à un état d'équilibre et de calme qui a frappé tous ceux qui l'ont vu.

Incontestablement, des agitateurs professionnels cherchaient à continuer leur oeuvre : les rapports des préfectures et des polices locaux l'établiront. La cinquième colonne travaillait toujours ; elle travaille encore. Quelques-uns de ses membres voyageaient avec les réfugiés. Il s'en était glissé parmi les Flamands, parmi les gens du  p160 Nord éparpillés dans le sud-ouest. Une bonne petite révolution, une bonne petite guerre civile, ajoutant au chaos général, à la détresse et au naufrage n'aurait pas trop déplu aux vainqueurs, et j'ai la certitude, fondée sur des faits, qu'il a cherché à y aider. Cela eût prouvé l'incapacité du gouvernement français, l'impotence de la police, et fourni prétexte à une vigoureuse répression, à un nettoyage par le vide ou par le sang, « à la Himmler », — qui a été épargné à la France.

La grande majorité des préfets et des maires, les fonctionnaires des administrations municipales, de la justice et de la police, les commandants de place ou de région, les membres des divers clergés, des volontaires, d'humbles journalistes de la presse locale, ont contribué à cette oeuvre en obéissant aux ordres venus d'en haut. Sans doute y eut‑il des fléchissements déplorables, des défections. Des préfets, des maires, des juges, des fonctionnaires responsables, — au total une minorité insignifiante, — ont été au‑dessous de leur tâche, préférant leur sécurité personnelle à l'exercice de leur devoir, et considérant que leur place était plutôt parmi les gens qui se sauvaient qu'au  p161 milieu de ceux qui restait. Ils ont été punis, et il est heureux et sain qu'ils aient pu l'être, même en zone occupée, par un gouvernement français et non par les autorités allemandes.

Le résultat final a été la sécurité intérieure de la France. C'était le premier problème de l'armistice.

*

* *

Le second était la démobilisation.

Il faut ici oublier tous nos souvenirs de 1918‑1919. La démobilisation, c'était alors, purement et simplement, le contraire de la mobilisation. Il suffisait de mettre la machine en marche arrière. En 1914, on avait enlevé un certain nombre de millions d'hommes à leur caserne ou à leur foyer ; après l'armistice, dans un pays victorieux, on les renvoyait à leur foyer ou à leur caserne. Des dépôts bien organisés, une administration intacte les accueillaient, ils rendaient leur équipement et leurs armes, comme de bons ouvriers au soir de la journée déposent leurs outils de travail, prenaient le train, et rentraient chez eux.

En juin-juillet 1940, c'était une tout autre  p162 histoire. A constater le désordre affreux et l'incroyable dispersion de ces troupes débandées, même de celles qui avait le plus héroïquement lutté jusqu'au bout, à voir partout, à des centaines de kilomètres de leurs lieux d'origine, ces unités démantibulées, ces camions où il y avait un peu de tout, ces clochards en uniformes délabrés qui s'en allaient, sans argent, sans nourriture, sans abri, sans chefs, on pouvait se demander par quel prodige on pouvait rétablir l'ordre dans ce chaos. De ces épaves humaines il y avait plusieurs millions, en zone occupée aussi bien qu'en zone libre. Ils refluaient vers des villes déjà regorgeantes d'autres êtres, et vides de ressources. Qui était de cette chose le témoin attristé ne pouvait chasser de sa pensée que, d'un jour à l'autre on pouvait voir renaître ces bandes de « mauvais garçons » qui désolèrent la France après la guerre de Cent Ans.

Or, en un mois environ ou six semaines, grâce à des directives venues d'en haut, tout cela rentra dans l'ordre.

Le détail de cette remise en main serait intéressant et pittoresque, mais trop technique. Des spécialistes de l'histoire militaire, plus tard, nous le présenteront comme il  p163 convient. On créa des centres d'accueil, d'hébergement et de regroupement. La presse, la radio, les affiches, les tambours de ville, diffusèrent les renseignements nécessaires. Des moyens de transport furent organisés, trains ou convois de camions. L'Intendance fit de son mieux pour assurer le ravitaillement en vivres et en vêtements. On créa le « complet national » pour les soldats qui ne pouvaient pas rentrer chez eux et y retrouver leurs vêtements civils. Les ateliers non occupés utilisèrent à cet effet les stocks encore disponibles de tissus et de fournitures. Certes, ce « complet national » n'avait rien de brummelien, et la coupe pouvait en être fautive : mais enfin bien des pauvres diables furent heureux de le recevoir. On eut la sagesse de retirer des villes le plus grand nombre d'hommes possible, et de les rassembler dans des villages autour d'un officier désigné comme chef de cantonnement. A Cahors, par exemple, en quelques jours, le nombre des soldats qui vaguaient dans les rues et les cafés, diminua visiblement : on les retrouvait dans les villages et les hameaux du « causse », au bord des ruisseaux et des rivières, nettoyés et reposés, et soumis à une réelle discipline.

 p164  Avant le milieu d'août, tous les hommes démobilisables, à très peu d'exceptions près, étaient ou rendus à leurs foyers, ou, s'ils n'en avaient pas et qu'ils risquassent d'augmenter le nombre des chômeurs, rattachés à des unités constituées, ou enfin, s'ils appartenaient à la zone interdite du nord-est, groupés dans des camps de travailleurs un peu du genre des « C. C. C. Camps » américains où ils étaient du moins assurés du gîte et de la nourriture.

Au début de septembre, tout ce qu'il restait de soldats en France avait une tournure, une attitude, un esprit irréprochables.

En ce point, ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que, si la tâche de cette démobilisation avait été laissées aux Allemands, dans une France abandonnée mais toujours en état de guerre, ces millions d'hommes seraient aujourd'hui prisonniers de guerre, aux travaux forcés dans des camps de concentration, en train d'organiser ou de réparer des bases allemandes contre l'Angleterre, soulageant l'ennemi de tâches qu'il doit accomplir par ses propres moyens. Cette démobilisation difficile et délicate, c'était le second problème de la France de l'armistice.

 p165  *

* *

Le troisième problème était celui du rapatriement de ces neuf ou dix millions de réfugiés, belges et français, qui avaient déferlé, en flots désordonnés, sur un peu plus d'un cinquième du territoire, — centre, sud-ouest et sud à l'ouest du Rhône. A cause de l'imminence, puis du début de la guerre avec l'Italie, la vallée du Rhône et le sud-est n'avaient guère été envahis.

On écrira plus tard des livres qui raconteront en détail l'histoire de l'immense exode. Déjà de nombreux articles, d'éloquentes photographies ont donné au public une idée assez juste de ce que fut ce dramatique épisode. Si l'on préfère les vues statistiques, on peut imaginer le même phénomène transposé en termes de peuplement des États-Unis. Il suffit d'imaginer que, dans ce pays de 130.000.000 d'habitants, environ 32.500.000 viennent soudain s'entasser dans neuf États du sud et du sud-ouest, en hordes affolées, sans ressources et sans provisions. Il convient même de se rendre compte d'un autre fait. Au moment où le désastre se consommait, que pouvait‑on voir sur ce territoire français, « à peine plus grand que l'État de Texas », comme disent les manuels scolaires ? On y trouvait quelques centaines  p166 de mille Anglais, environ 1.000.000 de Belges ; plus de quatre millions de Français mobilisés se trouvaient loin de chez eux, en divers points du territoire ; environ 8.000.000 de réfugiés avaient glissé du nord au sud ; enfin, ajoutez le total des armées allemandes, soit de 4 à 5.000.000 d'hommes. Concluez : le sol de France était, en ces jours‑là, le théâtre de la plus formidable migration de peuples que l'histoire humaine ait jamais connue. Et ceci n'est pas de la littérature, mais une simple constatation.

Tous ces gens‑là, — j'excepte les Allemands, qui présentent un problème particulier, — il fallait les renvoyer chez eux, au milieu d'une masse presque inextricable de difficultés et d'obstacles. Le manque d'essence paralysait partiellement les départs en automobile. Le manque de charbon, de locomotives, de wagons rendait malaisés les départs par chemin de fer. Les ponts coupés, les routes détruites réduisaient considérablement le nombre des itinéraires et des points de passage de la ligne de démarcation. Il faut ajouter les caprices imprévisibles de « l'autorité occupante » qui, d'une part, demandait avec insistance le retour des réfugiés, et, d'autre part, multipliait les  p167 tracasseries et les exigences contradictoires. Un jour elle permettait, un jour elle interdisait le franchissement de la fameuse « ligne ». On laissait partir les Belges, qui entassaient leurs bagages sur leurs voitures, et se mettaient en route en longues caravanes, belles voitures que distinguaient leurs plaques blanches aux chiffres rouges ; et le lendemain on ne voulait plus entendre parler des Belges. Il suffisait de deux lignes sur une affiche blanche : « Par ordre de l'autorité allemande, les départs de réfugiés belges sont momentanément suspendus. » Je la vois encore, cette notice, sur le mur de l'Hôtel de ville de Cahors, à côté des centaines de petits morceaux de papier où des réfugiés donnaient leur adresse ou bien disaient leur angoissante recherche de disparus. Un jour, on ouvrait la barrière à Moulins, pour la fermer à Vierzon ; le lendemain, on l'ouvrait à Vierzon pour la fermer à Moulins, — vexations constantes, exaspérantes, paralysantes.

Le résultat immédiat de ces méthodes était, aux points de passage congestionnés, une accumulation et un embouteillage désespérants. Je me souviens d'une matinée à Saint-Pourçain, le dernier gros bourg avant  p168 le poste frontalier du pont de Moulins. L'ordre de fermeture, après plusieurs jours d'écoulement normal avait été soudain donné par la Kommandantur de Moulins : les véhicules continuaient à arriver par les routes de Vichy et de Gannat, si bien que sur la place ombragée, en face du bon hôtel du Chêne-Vert, il y avait environ douze à quinze cents voitures, des gens qui ne savaient ni où loger ni où manger. La même histoire se répétait quotidiennement tout le long de la ligne frontière.

Pourtant, au début de septembre, en dépit de tout, ce qui pouvait être fait était fait. Les gens étaient rentrés « chez eux ». Quel plaisantin ignorant a dit un jour que le français n'avait pas de mot pour rendre exactement l'anglais « home » ? Je ne sais pas si le meilleur equivalent est « la maison », ou « le foyer », ou bien « chez nous ». Ce dont je suis sûr, c'est que ces milliers d'êtres qui grouillaient autour de moi, à Cahors, à Bergerac, à Saint-Pourçain ou ailleurs, n'avaient qu'une idée en tête : à tout prix, par n'importe quel moyen, rentrer. Et, en deux mois, le rapatriement était à peu près accompli. C'était le troisième problème.

 p169  *

* *

Le quatrième était la reprise des communications et des transmissions.

Le 19 juin, à la gare de Marmande, les employés me dirent, vers le milieu de l'après‑midi : « Monsieur, le train de 4h36, c'est le dernier train qui doit circuler sur cette ligne. » — Vous rendez‑vous compte de ce que signifie exactement cette expression : « le dernier train » ?

C'était l'arrêt complet d'une circulation vitale. L'automobile étant presque immobilisée par la rareté croissante de l'essence, cet arrêt voulait dire que, désormais, on était bloqué ; on ne pouvait plus circuler d'un point à un autre, quel que fut le motif impérieux. Plus de chemins de fer.

Plus de service postal, par conséquent. Puis, plus de télégraphe, plus de téléphone.

Je me dispenserai d'un couplet facile sur ce que serait la vie américaine si, du jour au lendemain, téléphone, télégraphe, postes, chemins de fer cessaient de fonctionner. Or c'est précisément ce qui arriva en France aux environs de l'armistice.

La France est, elle aussi, une nation « civilisée », et son activité quotidienne et normale est basée sur ces moyens matériels d'échanges et de contacts humains. Tout  p170 cela, temporairement, était brisé. Si cette paralysie avait duré, le pays eût été privé de son système nerveux, prêt à se désagréger.

Pendant ces quelques jours, nous avons eu en France l'étrange sentiment d'une sorte de retour au Moyen‑âge.

Pour la reprise de certains de ces moyens de communication, — les chemins de fer par exemple, — il fallait procéder à des négociations par l'intermédiaire de la Commission de Wiesbaden. On ne perdit pas de temps. Des ordres furent donnés, et bien exécutés. Le problème se compliquait d'ailleurs du fait qu'une partie considérable du personnel ferroviaire avait été évacué de la zone de bataille, emmenant avec lui tout le matériel possible. Hommes, wagons, locomotives étaient, comme tout le reste, éparpillés. Il fallut regrouper, distribuer, refaire des itinéraires à cause des ponts coupés ou des tunnels dynamités, établir de nouveaux horaires, des correspondances imprévues imposées par la barrière entre les deux zones. Cette lourde besogne fut menée à bien en un temps très limité, grâce sans doute aux ordres donnés, mais surtout au dévouement sans limites et au bon esprit de tout le petit personnel. Cette remise en  p171 marche des chemins de fer coïncidait exactement avec la démobilisation qui, inondant les gares de soldats, ajoutait encore à la difficulté de la tâche.

Au 15 septembre, — (j'ignore ce qui s'est passé depuis, et les entraves qu'a pu apporter le manque de charbon) — les trains roulaient ; rares et lents d'abord, ils étaient devenus beaucoup plus réguliers et, sur toutes les lignes importantes, assuraient un service qu'après ces mauvais jours nous trouvions fort satisfaisant.

Les lettres, puis les colis, reparurent, acceptés par les bureaux de poste « sans garantie et aux risques de l'expéditeur ». Curieux spectacle, émouvant parfois, que ces bureaux où s'allongeaient les longues files de réfugiés devant les guichets de la poste restante. C'était le moment où les gens commençaient à se chercher à travers toute la France, privés de tout contact, sans avoir dans bien des cas le moindre indice qui pût les mettre sur la trace des êtres « perdues ». Alors, « on allait à la poste », et je me souviens d'une brave petite boutiquière à l'accent picard qui, au bureau de Cahors, obstinément, revenait toutes les deux ou trois heures pour voir « s'il y avait quelque  p172 chose » ; on avait beau lui dire qu'aucun courrier ne pourrait arriver avant le lendemain matin. Et je n'oublie pas non plus cette lueur d'espoir dans bien des yeux, tandis que l'employé examinait les adresses, et ce voile soudain qui tombait, s'il répondait : « Rien pour vous ».

Pendant des semaines le courrier fut distribué avec des retards invraisemblables. Les lettres, sans raison visible, avaient couru à travers la France : j'ai reçu à Vichy, au début d'août, une lettre partie de Paris le 9 juin, timbrée de Bordeaux et de Clermont-Ferrand. En fait, il m'est parvenu à Cambridge, Mass., le 20 octobre une lettre écrite en Bretagne le 28 mai. L'entassement des sacs postaux sur les quais de gare dressait d'impressionnantes pyramides. En juillet, au bureau central du courrier militaire à Moissac, il y avait 4.000.000 de lettres en panne. Je n'oserais affirmer qu'elles ont toutes été acheminées vers leurs destinataires.

Bientôt les télégrammes, puis les câbles, — toujours « sans garantie », — furent transmis, et le téléphone, muet pendant bien des jours, eut de nouveau la parole. En septembre, on pouvait téléphoner partout dans la zone non occupée.

 p173  Le 7 août, sans avertissement préalable, sans aucune explication ou justification, les Allemands décidèrent qu'aucune correspondance ne serait désormais autorisée entre les deux zones. Plus rien, — ni lettres, ni télégrammes, ni envois d'argent. Cette dernière interdiction causa des difficultés sans nombre à des milliers de gens dont la famille ou les fonds étaient distribués entre les deux zones, ou bien qui se trouvaient irrémédiablement coupés de leur compte en banque. Pourquoi cette mesure ? Le bruit courut que l'autorité militaire allemande voulait empêcher l'espionnage anglais et la transmission de renseignements d'ordre stratégique, transports de troupes ou de matériel. Je crois qu'il faut aller chercher plus loin. Cette coupure établie entre deux France, Hitler cherchait à l'utiliser à ses propres fins, par tous les moyens possibles. En bâtissant cette muraille de Chine entre les deux fractions du territoire, il espérait se rendre plus facilement maître des âmes dans la région qu'il tenait directement sous sa botte. Ayant déjà domestiqué la presse et la radio, il voulait supprimer l'influx en zone occupée de toute bouffée d'air venu de la France qu'il ne dominait qu'en partie, et  p174 indirectement. Peut-être voulait‑il d'ailleurs, tout simplement, faire un peu plus souffrir les Français.

Il n'y a pas complètement réussi. Sans trahir aucun secret, on peut dire que la correspondance n'a jamais été rigoureusement interrompue entre les deux zones. Les Allemands le savent, mais n'y peuvent pas grand'chose. Une ingéniosité et un dévouement extraordinaires, gros de dangers mortels, a transformé des Français et des Françaises de la zone frontalière en véritables contrebandiers de la correspondance entre les deux moitiés de la France. Ils risquent leur vie chaque jour, mais ne s'en soucient pas : c'est leur façon de servir.

En fait, Hitler a subi un échec à peu près complet dans son plan diabolique de créer deux France et de les dresser l'une contre l'autre. Que la muraille tombe, et, de nouveau, l'unanimité s'affirmera.

Faut‑il rappeler enfin qu'aux derniers jours d'août, quelques lignes d'aviation civile, — concession arrachée à la Commission de Wiesbaden, — étaient rétablies. Tous les jours, deux avions partaient de Vichy et accomplissaient, chacun dans un sens, le circuit Vichy-Lyon-Marseille-Toulouse- p175 Vichy. A Marseille, une correspondance aérienne établissait la liaison avec Alger et Casablanca. On pouvait arriver du Maroc au coeur de la France en une douzaine d'heures. Le 2 septembre, j'ai volé de Vichy à Lyon, faisant en quarante minutes le trajet qui, par le train, exigeait au moins cinq heures. A l'aérodrome de Bron, près de Lyon, on voyait encore les graves dégâts produits par le bombardement allemand qui avait frappé, le 9 mai, plusieurs centres industriels importants de la vallée du Rhône. Le pavillon du service météorologique était occupé par un groupe d'officiers nazis en uniforme — « Wetterdienst », disait en lettres gothiques un écriteau.

En tout cas, les communications était rétablies ; l'innervation avait repris.

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Le cinquième problème était celui du ravitaillement. Je ne parlerai ici que de ce que j'ai constaté. En ce début de 1941, les conditions ont changé, ou plus exactement, ont empiré. Des décisions toutes récentes semblent promettre un soulagement à une situation qui pourrait devenir extrêmement  p176 critique. Pour moi, je n'en ai vu que les débuts.

De juillet à septembre, le problème fut surtout une question de distribution et de transport. Les denrées ne manquaient pas partout, mais il était presque impossible, faute d'essence, de les transférer des endroits où elles abondaient à ceux où elles n'existaient pas. Les vaches du Bourbonnais, d'Auvergne ou de Savoie donnaient du lait, et l'on y pouvait faire du beurre : mais comment amenerº ce beurre à Clermont-Ferrand, à Toulouse et à Lyon ? On pêchait du poisson de mer sur les côtes de la Méditerranée, mais il n'y avait pas de wagons frigorifiques pour en faire profiter les marchés du centre de la France. Les réfugiés et la troupe consommèrent en quelques jours tous les stocks de conserves qui existaient en France non occupée : je n'ai vu ni une sardine ni une boîte de thon entre le 1er juillet et mon arrivée au Portugal. Les légumes eux‑mêmes n'apparaissaient à Cahors, à Vichy ou ailleurs que dans la mesure où les producteurs pouvaient les y apporter dans des charrettes à chevaux, à âne, — ou à traction humaine. A tout cela, le gouvernement ne pouvait guère remédier.

 p177  Par contre, sur d'autres points, son intervention fut heureuse : on réussit à maintenir les prix dans des limites raisonnables. J'ai vu des pénalités rigoureuses appliquées sans délai. Depuis mon départ, des hausses notables se sont produites, paraît‑il ; mais je manque à cet égard de renseignements précis.

Au cours du mois d'août, des mesures sévères furent prises pour empêcher l'accaparement des denrées par les plus fortunés ; le système des cartes fut rendu plus strict, et la consommation mesurée avec plus de soin. Les menus des restaurants furent l'objet de restrictions que d'ailleurs certains s'efforçaient, naturellement, de tourner par tous les moyens. Il se posait des problèmes délicats de casuistique alimentaire : des oeufs à la coque constituaient‑ils un plat de viande ? A quel moment le lapin devenait‑il du gibier ? Le fromage à la crème était‑il du fromage ou un laitage ? Quelle était la définition orthodoxe du hors-d'oeuvre ? Quoi qu'il en soit, de semaine en semaine, on voyait le menu se resserrer, signe annonciateur du régime plus dur que doivent aujourd'hui connaître les tables françaises.

A titre de document, je peux dire qu'au  p178 début de septembre on manquait presque complètement de savon, d'huile, de beurre, de graisse, de café et de sucre. Le reste commençait à être assez sérieusement rationné.

Aujourd'hui la problème a pris une autre envergure : je dépasserais les limites de mon cadre si je cherchais à le discuter ici.

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* *

Pour être tout à fait équitable, il faudrait étudier en détail la collection du Journal Officiel, qui s'appelait encore alors « de la République Française, » mais qui s'intitule aujourd'hui hélas ! « Journal Officiel de l'État français ». On y ajouterait les arrêtés des préfets et des maires comme le feront un jour les historiens : ils y trouveront une série de mesures de détail dont beaucoup, à des degrés divers, ont contribué à réorganiser la vie du pays sous le régime que lui imposait l'événement du 25 juin, — mesures qu'il ne faut pas confondre avec celles où s'affirment les tendances réactionnaires et anti­démocratiques de ce même gouvernement.

On s'est préoccupé de la rentrée des classes, des examens restés en souffrance en  p179 mai et juin, de la réouverture des universités et des grandes écoles. Lors de mon départ, on discutait le grave problème des livres scolaires pour les élèves des écoles et des lycées dans la zone libre. Tous les éditeurs d'ouvrages pour l'enseignement sont à Paris, où ils ont leurs stocks : les Allemands ont interdit le passage de ces livres d'une zone à l'autre. Ils ont d'ailleurs défendu la mise en vente de manuels scolaires non revêtus du visa prouvant qu'ils ne sont pas en contradiction avec les doctrines de la culture allemande. Cette disposition s'applique particulièrement, comme il convient, aux manuels d'histoire.

Dans la zone occupée, d'interminables et difficiles démarches ont été entreprises auprès de l'autorité militaire allemande pour obtenir les locaux nécessaires à la réouverture des classes : en effet, la plupart des lycées et des écoles ont été réquisitionnées pour y loger des troupes ou des services nazis.

J'ai vu les premiers efforts accomplis pour faciliter la reprise de la vie agricole ; ouverture de crédits, distribution de graines pour la semaille, prêts de chevaux de labour, de camions, de machines agricoles ; j'ai vu  p180 que l'on essayait de favoriser une reprise de l'artisanat, une timide reconstitution de l'outillage technique … J'ai vu aussi quelques-unes des premières grandes « réformes sociales », sur lesquelles je réserve mon jugement.

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Tous ces détails, je l'entends bien, ne semblent pas avoir une importance mondiale. J'ai entendu des gens très bien intentionnés me dire qu'après tout, les petits déjeuners des écoliers français et la distribution des oeufs ou des sardines ne sont que des points infinitésimaux dans le grand problème qui se pose devant le monde civilisé, — à savoir la victoire sur l'Allemagne. D'accord, et ce qui est mieux encore, c'est que les Français eux‑mêmes partagent cette conviction, et prient comme moi, tous les jours, pour l'écrasement de l' Allemagne par l'Angleterre et tous ceux qui voudront bien l'y aider. Seulement, voyez‑vous, pour ces quarante millions de Français, tous ces détails sont extrêmement importants, si minimes qu'ils paraissent, car c'est d'eux que dépend la force de résistance, l'utilité future dans la bataille commune, et la survie même du pays aujourd'hui abattu.

 p181  Parce que la France est par terre, écrasée et pour le moment paralysée, il ne faut pas dire que le mieux qu'on peut faire c'est de la rouler dans une couverture, de la laisser à l'écart, dans un coin, sur l'herbe, avec quelques paroles de condoléances apitoyées, tandis que les vaillants continuent avec vigueur la lutte contre les flammes. D'ailleurs ils commencent à la voir remuer sous sa couverture.

Serait‑on bien avancé, le jour où l'on souhaiterait la retrouver à sa place, si l'on allait enfin dérouler cette couverture, dans un coin, sur l'herbe, — pour s'apercevoir qu'elle est morte ?


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Page mise à jour le 15 Feb 21