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Cette page reproduit un chapitre de

France : Été 1940

d'André Morize

publié chez
Éditions de la Maison Française, Inc.
New York,
1941

dont le texte relève du domaine public.

Cette page a fait l'objet d'une relecture soignée
et je la crois donc sans erreur.
Si toutefois vous en trouviez une,
je vous prie de me le faire savoir !

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XII

 p182  XI

Adieu à la France

Voici que la fin du voyage approche pour moi : l'heure du retour en Amérique va sonner. Décision à la fois nécessaire, agréable et douloureuse. Retrouver les êtres et les choses laissées là‑bas, reprendre le travail coutumier, apporter à ceux qui voudront bien l'entendre une témoignage direct sur la France, tout cela n'est pas sans apporter des perspectives réconfortantes. Mais il faut quitter la France, et c'est un arrachement cruel : l'idée qu'une personne que l'on aime passionnément, de toutes ses fibres, est très malade, sur son lit de souffrance, — et qu'on la laisse là, — que l'on part. A certaines heures, j'avais l'impression de déserter, d'abandonner un poste de combat. Pénible débat : je me souviens de longues marches sur les rives de l'Allier, où je repassais en moi ces hésitations et ces doutes. Enfin le jour du « oui ou non » arriva, et je commençai  p183 les démarches sans fin qu'il faut aujourd'hui pour voyager de pays en pays.

Mon passeport s'illustra de visas multicolores et de cachets ronds ou carrés : visa de sortie de France, autorisation de l'Office des changes pour emporter un peu d'argent, visa du Ministère des Affaires Étrangères, visa de l'Ambassadeur d'Espagne à Vichy, visa américain délivré par le plus charmant et le plus accueillant des représentants diplomatiques, le Consul général des États-Unis à Lyon, visa portugais, visa britannique pour le passage aux Bermudes, et quelques autres encore. Le 2 septembre, je suis en règle, prêt à me mettre en route.

Mais le départ est impossible : on m'informe que la frontière espagnole est fermée. Ce caprice va se répétant à intervalles imprévisibles. Qui en est responsable ? Est-ce la police espagnole ? Est-ce le Portugal qui demande cette mesure pour ralentir le flot des voyageurs ? Personne ne semble le savoir : la frontière est fermée, voilà tout. Il faut attendre.

De cette attente je suis d'ailleurs récompensé : je vais profiter d'une voiture qui  p184 doit aller directement de Vichy à Barcelone, évitant les longueurs interminables du voyage par chemin de fer, les transferts à Cerbère et Port-Bou, les correspondances manquées, et autres difficultés énervantes. Le 15 septembre au matin, je quitte Vichy. Il a plu ; les collines, les petites montagnes où grimpe la route en lacets sont voilées de brumes. C'est une matinée de lumière atténuée, un peu mélancolique, un vrai matin de départ. Vers midi nous débouchons, à Andance, dans la vallée du Rhône, — parmi quelques maisons détruites, une gare endommagée, et, empilés à l'entrée du village, les obstacles qui devaient ralentir la marche des tanks. On s'est battu là, au sud de Lyon, sur la grande route qui, depuis des siècles, relie la Germanie aux ports de la Méditerranée. A Valence, des ponts détruits sont à peine réparés. Ces dernières visions semblent m'être données pour graver dans mon souvenir l'étendue incroyable de l'invasion, les marques des tentacules qui ont torturé la France.

Mais, dans la riche vallée, les blessures n'ont été que superficielles. Elles seront vite pansées et guéries. La vie déjà reprend, et le soleil brille. Voici les premiers toits de  p185  tuiles rouges, les pigeonniers, les oliviers. Le midi n'est pas loin. Et je me croirais presque revenu aux jours heureux où je roulais vers Avignon ou Arles, touriste en vacances, si je n'allais pas aujourd'hui sur une route vide de voitures, le long d'une voie de chemin de fer, — Paris-Marseille, — où les trains ne passent presque plus.

Nuit à Montpellier. Une commission allemande d'armistice est installée à l'hôtel ; le matin, il faut croiser dans le hall des officiers aviateurs en uniforme. Autre vision, qui grave aussi dans mon coeur des souvenirs. Au matin, traversée de Nîmes et de Narbonne, où je fus mobilisé le 2 août 1914. Je finis ma guerre de 1940 au point même ou j'avais commencé l'autre. Voici Sète, sa longue rue, le port qui s'enfonce au milieu des maisons, et deux grands cargos français vides, dont la rouille ronge la coque délavée. Un autre souvenir à emporter, cette paralysie de l'allègre activité que j'avais vue sur ce quai il y a trois ans. Moisson de souvenirs glanés en hâte avant de franchir la frontière. Sur la colline, le « cimetière marin », but jadis de pélerinage, « où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres » ; et ma pensée s'en va vers ce Paul Valéry  p186 avec qui, à Paris, pendant l'hiver, j'eus deux conversations inoubliables. Des vers chantent dans ma mémoire, et leur musique m'est douce :

… admirable justice

De la lumière aux armes sans pitié …

J'entends, dans la tristesse de ce départ, le conseil de la dernière strophe : «  … Il faut tenter de vivre », et je ne sais pourquoi ma mémoire me rend la première page de Variété qui m'a toujours si profondément ému et que je récite à mon compagnon de voyage : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles … Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre … ce serait aussi de beaux noms. Et nous voyons maintenant que l'abîme de l'histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu'une civilisation a la même fragilité qu'une vie. Les circonstances qui enverraient les oeuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les oeuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. »  p187 Valéry écrivait cela en 1919. Était‑il poète, ou prophète ? Oui, il faudra « tenter de vivre », tant qu'il y aura quelque chose à sauver dans cette civilisation qui a « la fragilité d'une vie », mais qui reste la nôtre, malgré l'ouragan qui la courbe comme les arbres de la vieille forêt.

De Perpignan la voiture prend la route qui monte vers le Perthus, seul point de passage ouvert à cette extrémité orientale des Pyrénées. Comment ne pas être encore assailli par l'histoire en gravissant cette route de migrations séculières ? Et n'est‑ce pas la dernière leçon qu'elle me donne, cette terre de France, en me murmurant une fois de plus qu'elle est la plus riche de passé, le plus magnifique carrefour de toutes les grandes voies de civilisation, la « croisée des chemins » de cette Europe d'Occident, saisie à la gorge aujourd'hui par des mains meurtrières, et qui se débat dans l'angoisse et la volonté de ne pas mourir. Cette route entre les rochers et les arbres, dans ce paysage âpre, c'est celle qu'ont foulée, au cours de dix-huit siècles, les Ibères et les Romains, les Carthaginois d'Hannibal et les Wisigoths de Théodoric, les Maures, les pélerins du temps de Charlemagne, et les croisés, et  p188 les soldats de Louis XIV, et hier encore, dans la neige et la misère, le demi-million de réfugiés espagnols qui s'abattaient sur la France. Aujourd'hui le coeur gros de chagrin, mais gonflé d'un espoir éternel, c'est un Français vaincu qui s'en va vers l'Amérique.

Le poste frontière : le dernier « bon voyage », « merci et au revoir » de douaniers français, de gendarmes français, d'aubergistes français. Un ruban rouge coupe la poussière blanche du chemin. De l'autre côté, c'est l'Espagne.

*

* *

Certes, non pas adieu, France, mais adieu, ma France. En dévalant le versant espagnol, rencogné au fond de cette voiture, je dresse le bilan. Je ne veux pas partir en deuil de la France. Elle est vivante et, malgré ses blessures, saine. Je pense à elle, — a rien d'autre. Je pense à ces six semaines où elle s'est effondrée, mais aussi à ces trois mois où je l'ai vue se relever. Je passe la porte de la prison, et je pense aux millions d'hommes français, de femmes françaises, d'enfants français qui restent derrière les barreaux.  p189 Je pense à leurs geôliers, et aux gestes des captifs qui, déjà, les défient. Je pense aux blés qu'on vient de moissonner, aux grappes dans ces pressoirs du midi ; je pense à l'hiver qui menace, mais au printemps qui reviendra. La bataille continue, la guerre qui nous a vaincus n'est pas gagnée encore par notre vainqueur. Cette Angleterre que, pendant quelques mauvais jours, nous avons cessé d'aimer, elle se bat toujours ; elle se bat pour nous comme pour elle‑même, — comme pour le reste du monde. Il faut nous serrer, unanimes, autour d'elle. Cette France, que je laisse, elle fait comme les tissus d'un corps humain : d'abord ils semblent absorber le corps étranger qui a pénétré de force dans sa contexture ; mais les tissus se réforment, se régénèrent, et, un beau jour, expulsent le corps envahisseur. La France sera libre, et belle, et douce. Je ne sais pas si ceux qui la soignent aujourd'hui lui donnent les remèdes que j'aurais préférés, mais ils veulent la soigner. Le jour viendra de la vraie convalescence, de la grande guérison. Il y aura dans le monde une France, comme toujours. La France, c'est, de tous les pays, celui qui sait le mieux se relever. Guerre de Cent Ans, guerres de  p190 religions, guerres contre la jeune Révolution, chute de l'Empire, débâcle de 1871 : chaque fois, il y a eu la remontée vers la lumière : Jeanne d'Arc, Henry IV, Valmy, résurrections successives au XIXe siècle. Chaque fois, après les batailles perdues par les armées, le peuple de France en a gagné d'autres, contre le malheur même qui l'accablait. Ils avaient donc raison, ces braves gens qui disaient, aux jours où le pays semblait sombrer : « La France ne peut pas mourir. » Comme des ondes, arrivent vers moi sur cette terre déjà étrangère, tous ces messages, ces voix que j'ai avidement recueillies avant de partir. Il faut attendre, lutter, résister, souffrir encore, — mais le jour viendra, et le renouveau. Non, pas adieu, France qui ne peut pas disparaître.

Mais adieu, ma France à moi, celle que nous avons connues, chérie, trop chérie peut-être. Ce Paris que j'ai quitté, les Tuileries, l'Île-Saint-Louis, la rive gauche d'une jeunesse qui connaissait Péguy et vivait de rien ; cette France de l'autre victoire, qui donna au monde l'accueil de sa grâce, de sa douceur sans contraintes, de sa liberté aimable ; cette vie dont aujourd'hui nous mesurons le prix, cette richesse d'humanisme, cet  p191 air si fin et si léger ; toutes ces grâces et ces vertus, il faudra trop d'années pour que ceux d'entre nous qui avons traversé les deux guerres puissent en voir le retour. D'autres viendront, qui pourront y goûter. Travaillons de toute notre force, pour leur rendre, à eux, cette France : elle sera leur France, comme elle a été la nôtre, mais nous ne la verrons pas. Cette voiture qui m'emmène, elle m'éloigne d'une France qui revivra, — mais je sais bien que des choses divines ont été emportées par l'orage. Comme elle était belle et délicieuse, cette France qui j'ai vu tomber au bord de la route de la défaite ! Comme elle sera belle, enfants de France, jeunesse du monde, quand elle vous sera rendue. Adieu, adieu, ma France.


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Page mise à jour le 15 fév 21