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II

Cette page reproduit un chapitre de

France : Été 1940

d'André Morize

publié chez
Éditions de la Maison Française, Inc.
New York,
1941

dont le texte relève du domaine public.

Cette page a fait l'objet d'une relecture soignée
et je la crois donc sans erreur.
Si toutefois vous en trouviez une,
je vous prie de me le faire savoir !

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IV

 p25  III

« The Last of the Ship »
(Joseph Conrad)

J'ai quitté Paris le 11 juin vers la fin de l'après‑midi. Mes ordres étaient d'assurer l'évacuation et l'installation à Moulins, sur l'Allier, à environ 300 kilomètres de Paris, de ce qu'on appelait l' « échelon lourd » du Ministère de l'Information, environ trois cents personnes, plus de deux cents grands sacs d'archives, le matériel de bureau, et une quantité considérable de bagages. L' « échelon léger », c'est à dire le Ministre et son cabinet, la censure, la direction de la presse, la radio, les liaisons avec les Ministères de la Guerre et des Affaires Étrangères devaient partir à peu près au même moment pour Tours.

Des trains avaient été prévus au dernier moment, au milieu d'extrêmes difficultés, pour le personnel et les bagages ; nous devions  p26 nous retrouver à Moulins, où nos services occuperaient les locaux du Lycée de Garçons, à l'entrée de la ville sur la route de Paris.

Au début de l'après‑midi, je fis un tour d'inspection dans les bureaux de l'Hôtel Continental, que nous abandonnions. Parmi nous, quelques optimistes gardaient, chevillé au coeur, un indestructible espoir : ils ne pensaient pas que le départ était définitif. Une fois l'orage passé, on reviendrait, et la besogne quotidienne pourrait reprendre. Tous les documents confidentiels ou importants avaient été emballés ; mais des collections de journaux, des livres, des paperasses insignifiantes étaient restés là, en ordre, bien classés, attendant le retour du fidèle employé. Les fonctionnaires allemands qui ont, quelques jours plus tard, pris possession de ces bureaux auront eu, j'espère, une impression favorable …

*

* *

Depuis plusieurs jours, si nous n'étions pas en mesure de prévoir l'étendue du désastre, nous n'avions plus aucun doute sur son imminence. Il fonçait sur nous comme une  p27 vague inexorable, comme une avalanche. Nous agissions dans une sorte de rêve douloureux, automates éveillés, à la fois lucides et aveuglés d'angoisse et de chagrin, énergiques et écrasés. Dans la vraie bataille, sous le feu, il y a une sorte d'excitation merveilleuse, qui tend les nerfs, et vous fait faire les choses les plus dures, les plus inhumaines, dans une allégresse euphorique, sinon joyeuse. Là, rien de pareil : des gens affolés parmi de vieux employés imperturbables, qui emballaient dans une musette de soldat leur règle d'écolier et leur bouteille d'encre rouge « pour les avoir toujours sous la main », me disait l'un de mes secrétaires. Des ordres contradictoires, qui prouvaient que la panique était beaucoup plus aiguë en haut qu'en bas, parmi les humbles et les petits. Jusqu'à la dernière minute, je n'ai pas su si je devais aller à Moulins, comme on me l'avait ordonné, ou à Tours. Quatre fois au moins l'heure du départ de mes trains fut changée, et deux fois la gare de départ. Comment tous ces braves gens, dont beaucoup avaient dû s'éloigner momentanément du Continental pour prévenir ou revoir leurs familles, ont‑ils réussi à savoir où et quand ils devaient se retrouver sur un quai  p28 de gare, c'est un mystère de plus à éclaircir. Le fait est qu'ils ont réussi, et personne n'a manqué à l'appel.

Les heures étaient lourdes et longues. Deux fois par jour au moins, depuis la rupture des fronts, les nouvelles nous arrivaient soit du Grand Quartier Général, soit du Quai d'Orsay. Elles étaient filtrées pour la censure et la presse, non pas médicamentées, si vous voulez, mais toujours tenues un peu, ou beaucoup, en deçà de la brutale vérité. Puis le moment venait où il fallait bien la dire, cette triste vérité, et alors Paul Reynaud venait devant le micro, et assénait sur le pays les nouvelles les plus cruelles, qu'il cherchait à enrober de paroles d'espoir et de confiance. Plus que jamais je comprenais la dangereuse erreur commise tout au long de la guerre par la censure française, qu'elle fût l'instrument de Daladier ou d'un autre. Cacher la vérité des faits, à mesure qu'ils se produisent, c'est manquer de respect à une opinion publique qui mérite d'être mieux traitée, et que l'on rend seulement plus nerveuse, alors qu'on cherche à la tranquilliser. Le peuple de France est intelligent et raisonnable, — raisonneur en tout cas, — et il aime à être tenu au courant.  p29 Pendant l'expédition de Norvège, lorsqu'il est devenu évident que l'avance tournait mal, pourquoi avoir nourri les Français d'illusions et d'espoirs chimériques ? Jour après jour, nous étions plusieurs à protester contre cette déplorable méthode. Un beau matin, il a fallu déchanter, et parler d'embarquement, de repli, — de défaite, en somme. Et le choc a été d'autant plus dur qu'on avait trop tardé à le laisser prévoir. Et puis quel enfantillage de croire que l'on peut cacher à un peuple entier une vérité qui s'étale dans la presse étrangère, et qui voyage sur toutes les ondes de l'éther ! Jamais nous n'avons pu convaincre la Présidence du conseil de la sagesse qu'il y aurait eu à publier dans nos journaux le communiqué du haut-commandement allemand : s'il était mensonger, disions‑nous, opposons lui la vérité, et des faits incontestables. S'il est véridique, reconnaissons l'exactitude de ce qu'il apporte, et donnons confiance dans notre propre information. Et surtout, n'oublions pas que les journaux anglais, suisses, italiens, sont en vente dans tous les kiosques, et que, vingt‑quatre heures par jour, les Français écoutent à leur poste de T. S. F. Londres et Rome, Berlin et Stuttgart. Le  p30 résultat de ce puéril entêtement, c'est que les Français ont, de plus en plus, perdu toute confiance dans la presse nationale, l'ont accusée de toutes sortes de choses désobligeantes ; et, d'ailleurs, ils n'avaient pas tort. Le résultat, c'est aussi que la tâche des services dits d'Information devenait de plus en plus ingrate, sinon impossible. Les correspondants de journaux américains ont sur ce point un trésor inépuisable d'histoires à la fois ridicules et désolantes. Ils savent que leurs amis du Continental se heurtaient à plus fort qu'eux‑mêmes, et qu'ils n'arrivaient pas à convaincre tel ou tel mandarin hiérarchique, civil ou militaire, qu'il était illusoire et absurde de censurer à Paris, dans le « papier » d'un journaliste de New‑York, des nouvelles qui étaient déjà, d'autres sources, arrivées en Amérique depuis plusieurs heures.

Tout cela nous le sentions, et nous en souffrions, de manière chaque jour plus aiguë à mesure que les tenailles du désastre se resserraient sur Paris. Comparée aux réalités tragiques que nous apportaient nos informateurs officiels, les pages des journaux parisiens nous semblaient dérisoires. Pour ma part, je dois dire que dès le 20 mai,  p31 j'avais perdu tout espoir d'un redressement ou d'un resaisissement qui pût sauver Paris et empêcher le déluge de l'invasion. Sans doute fallait‑il serrer les poings, se raidir, ne pas prononcer de paroles de désespoir. Chacun avait un peu charge d'âmes, autour de soi, — mais combien de fois, parlant à mes collaborateurs, et leur donnant, sans les farder, les nouvelles confidentielles que je pouvais posséder, ai‑je senti ma gorge se serrer. Le 8 juin, à 3 heures du matin, j'ai, pour la dernière fois, parlé à Paris-Mondial, en direction des États-Unis : des amis qui ont, en Amérique, entendu ce dernier message, où je cherchais pourtant à formuler toutes les reasons, hélas ! incertaines, que nous avions d'espérer encore en je ne sais quel miracle, m'ont dit que ma voix ne les avait pas trompés : ils avaient compris que c'était fini.

D'heure en heure, en effet, nous suivions les progrès du flot mortel. Dans mon bureau, ouvert sur les Tuileries, et qui fit partie, m'a‑ton affirmé, des appartements qu'occupa vers la fin de sa vie l'impératrice Eugénie, — quelles journées de mélancolique rêverie elle a dû y avoir ! — j'avais fait installer un panneau de bois sur lequel  p32 j'avais épinglé une grande carte du « front », c'est‑à‑dire de toute la frontière nord-est de la France, de la Suisse à la mer. Dans ma sagace prévoyance, j'avais ajouté le Luxembourg, la Belgique et la Hollande. Je me rappelle mon serrement de coeur lorsque à ces cartes où je suivais le déferlement du déluge, il me fallait ajouter celles de la région de l'Aisne, puis la Champagne, et l'Artois, et la Picardie, et la Normandie, et la vallée de la Seine, et les environs mêmes de Paris. Puis nous entendîmes le nom de ces villes, de ces villages de l'Île-de‑France qui n'évoquaient que promenades du dimanche et brassées de lilas. Et enfin, des toits du Continental, ce fut au loin le grondement du canon et, à l'horizon, des lueurs.

Ces derniers jours du Paris libre furent prodigieux. La ville s'était presque vidée, du moins dans les quartiers du centre, mais elle restait vivante. L'exode avait commencé dès le milieu de mai ; beaucoup de familles avaient cherché refuge dans les provinces, pour « voir venir », et attendre la tournure favorable que les événements ne manqueraient pas de prendre. Un grand nombre de gens étaient allés vers la vallée de la Loire, vers l'ouest, vers la lointaine Bretagne  p33 où, là du moins, ils étaient sûrs, absolument sûrs, que rien ne pouvait leur arriver. Les quartiers ouvriers de Paris gardaient au contraire leur animation et leur activité. Pourtant les autobus étaient partis. Durant l'une de mes dernières nuits de Paris, ils roulèrent pendant des heures, tous feux éteints, en trombe grondante, dans la rue de Rivoli sous mes fenêtres. Les voitures se faisaient rares, sauf vers les gares où s'entassait une foule invraisemblable, et dans ce flot qui les poussait vers les portes de sortie. Aux barrières de Châtillon, d'Italie, d'Orléans, la cohue allait en croissant, et sur tout cela planait l'angoisse d'un bombardement aérien qui eût fait d'effroyables ravages.

Les gens qui restaient à Paris étaient graves, à la fois écrasés par la menace d'un destin qui leur semblait invraisemblable, mais résolus à continuer la vie, comme si de demeurer là allait conjurer le désastre. De brèves visions, des croquis saisis au passage, sont restés dans ma mémoire. Je pense à cette fleuriste de la rue Cambon, qui, ce matin‑là où les Allemands étaient à l'Isle-Adam, arrangeait les vases dans sa devanture. Je pense à la patronne de ce petit  p34 restaurant où je pris mon dernier repas, à quatre heures de l'après‑midi, et qui s'excusait de n'avoir pas du beurre de la qualité coutumière : elle craignait que son fournisseur habituel, un fermier des environs de Chantilly, n'ait été bloqué par les Allemands. En traversant Paris pour en sortir par la porte d'Italie, j'ai suivi les quais de la Seine, donnant à cet adorable paysage d'eau et de verdure un regard d'adieu. Et tandis que la cité vivait ses dernières heures de liberté, les bouquinistes avaient ouvert leurs boites et attendaient les clients. En face de l'Institut, une marchande époussetait ses médailles et ses bibelots.

Le ciel, ce jour-là, était d'une pureté inouïe, et Paris avait encore, dans la chaleur assez lourde de l'été commençant, sa fraîcheur de printemps. Sous mes fenêtres, des enfants jouaient dans le jardin des Tuileries. J'apercevais, sur le bassin, de petites voiles blanches, et, plus loin, sur la tour Eiffel, pour deux jours encore, le tricolore flottait. Et pourtant, dans la grande ville délicieuse et recueillie, on sentait partout que l'immense effondrement allait l'accabler, et que le voile de deuil se déployait déjà pour l'envelopper.

 p35  *

* *

Il fallait partir. Seul dans la petite Simca grenat qui fut pour moi l'inestimable moyen de déplacement durant ces dures semaines, je pris la route. J'emportais quelques bidons d'essence, un sac d'archives particulièrement importantes, et une valise où s'étaient entassés les seuls biens terrestres que je pouvais garder avec moi. Avant mon départ, la fidèle Maria, qui s'occupait de ma chambre, m'avait exprimé sa désolation à l'idée que « le blanchissage de monsieur n'était pas rentré ». Dieu sait où il est aujourd'hui, et ce qu'est devenue la bonne Maria ! Par les Tuileries, où un jardinier arrosait des parterres, par les quais, le boulevard Saint-Germain et les Gobelins, j'arrivai à la porte d'Italie où je fus pris immédiatement par le premier de ces embouteillages indescriptibles dont je devais faire l'expérience répétée.

Ce qu'étaient ces routes de France pendant les semaines du désastre, beaucoup d'autres l'ont déjà décrit. Pour l'édification de l'opinion étrangère, la propagande allemande en a filmé d'impressionnantes images. Mais ni l'imprimé ni la photographie n'ont  p36 jamais réussi à recréer exactement l'atmosphère de ces scènes de cauchemar et de désolation. C'étaient des hordes, des troupeaux, des flots cahotants et désordonnés, — non par manque de discipline ou de bonne volonté, mais parce qu'aucune police au monde, aucun pouvoir humain ne pouvait agir sur cette masse hétérogène, mouvante, traquée, à la fois épuisée et affolée, et qui ne savait même pas où elle allait. Tantôt quatre, tantôt cinq, six, sept files de véhicules de toutes sortes cherchaient à progresser. De lourds camions précédaient de belles autos impatientes ; des carrioles suivaient des trains d'artillerie ; parfois c'était une famille de paysans flamands entassée sur un de ces longs chariots à quatre roues faits pour transporter les betteraves, et qui s'en allait, attelé de deux chevaux au pas alourdi, tenus en bride par un fermier aux cheveux roux, qui n'en pouvait plus. Une voiture de déménagement de Bruxelles était traînée par un tracteur, et s'en allait à cinq ou six kilomètres à l'heure, ralentissant une file entière. Et il y avait ces pauvres autos du Nord, des Ardennes, de l'Aisne ou de la Meuse, avec deux ou trois matelas sur leur toit, et qui avaient été mitraillées par des  p37 avions allemands. Mêlé à cette navrante marée, je l'ai suivie à travers Juvisy, où la ville était bombardée du côté de la gare, Fontainebleau, Gien, La Charité-sur‑Loire, dont le beau pont allait être détruit, puis Nevers et enfin Moulins, où j'arrivai le lendemain soir, ayant mis plus de trente heures à faire une route qui, aux jours heureux, en demande quatre à peine.

Moulins ne devait être que ma première étape : pourtant ce voyage reste dans mon souvenir comme la douloureuse initiation à la France de la défaite. Ce que j'ai vu ce jour‑là, c'est ce que je devais revoir sur d'autres routes, dans d'autres villes ou villages pendant des jours et des nuits. Ce qu'ont pu être ces convulsions d'agonie de la France vaincue, il faut que personne ne l'oublie. Il faut savoir ce qu'ont été ces derniers jours. Nul ne peut comprendre la France de ces tristes mois, ni la France d'aujourd'hui s'il n'en a pas savouré l'effroyable détresse. J'insiste sur ce point : quelle que soit leur bonne foi, leur amour de la France, leur talent ou leur sagacité politique, tous ceux qui, pour une raison quelconque, n'étaient pas à ces heures‑là au contact physique de la France, ne seront  p38 jamais en mesure de parler irréprochable­ment de son malheur, de son destin et de sa renaissance.

Ces jours‑là, je les ai vus. "I must see the last of the ship", comme dans cette grande page de Joseph Conrad.

A causer avec beaucoup de ceux qui ont quitté la France à l'aube du désastre, je me suis rendu compte que même la plus ardente et fertile imagination ne leur en a donné qu'une vision insuffisante et inexacte. Certains qui, de loin, avec tant de désinvolture, ont blâmé et condamné, et décidé ce qu'il eût convenu de faire, n'ont, à dire le vrai, aucune idée de ce qui s'est passé dans leur pays au cours de ces deux mois. Non, ce n'était pas « la fin d'une bataille perdue » ; et l'armistice ne fut pas ce coup de sifflet du match de football annonçant que l'un des camps est vaincu dans une désastreuse partie. Ce n'était pas seulement une affreuse défaite militaire, — « la plus complète et la plus effroyable défaite de l'histoire du monde », comme dirent alors les journaux. C'était quelque chose de différent, et de bien pire.

Et c'est de cela qu'il faut parler.

C'était l'impression de quelque chose qui  p39 fondait, s'effritait, s'émiettait, se liquéfiait. Que chacun choisisse l'image qu'il préfère : aucune d'ailleurs n'exprime la totale réalité. Le soldat en fuite qui, du haut d'un camion, me répondait : « Tout fout le camp », cherchait peut-être, et en quelque mesure réussissait, à exprimer cette immense et soudaine déliquescence.

Il semblait qu'un prodigieux nuage de gaz délétères, énervants à la fois et paralysants, s'était abattu sur le pays. Tout se dissociait, se démantibulait, s'affolait comme une machine ivre, tout semblait se dérouler dans un cauchemar sans nom.

Pourquoi tout cela ? Maintes fois je me le suis demandé, soit que je fusse moi‑même ballotté dans cette cohue, figurant anonyme dans le grand troupeau, soit qu'à Moulins ou à Cahors je visse, jour et nuit, le déferlement interminable de ce flot désespéré. Sans doute y avait‑il la Grande Peur : beaucoup de ces Belges, de ces Flamands du Nord, de ces fuyards des Ardennes ou de l'Aisne, se rappelaient les terreurs de 1914, les otages fusillés. les villages en feu, les brutalités et les viols, et ces « atrocités » qui ne sont pas toutes légendaires. Des milliers de ces réfugiés prenaient la route pour la seconde  p40 fois dans une vie d'homme. J'ai vu quelques vieillards qui avaient même vécu 1870, et qui en étaient à leur troisième expérience. Il y avait aussi une immense panique collective, partie de ces villages où l'exode avait été le brutal résultat d'ordres falsifiés ou de communications téléphoniques émanant de la « cinquième colonne » : la masse mouvante des réfugiés en fuite faisait boule de neige, à mesure qu'elle traversait villes et villages. Beaucoup de ces voitures avaient été mitraillées, et ceci non plus n'est pas une légende. Il faudra bien, un jour, faire l'inventaire de tous ces tristes exploits, compter les morts, et étaler pour l'Histoire le tableau de chasse des aviateurs nazis en quête de gibier humain. J'ai mis moi‑même le doigt dans le trou de ces plaies monstrueuses, — je veux dire, j'ai vu et touché ces voitures lacérées et transpercées. J'ai vu du sang sur le coussin des sièges. J'ai vu une automobile venue des Ardennes, et parmi les ballots et le valises, roulé dans les couvertures, il y avait le cadavre d'une petite fille, pour lequel le père cherchait un cimetière. J'ai vu un garçonnet de dix ans dont l'épaule était fracturée d'une balle. J'ai vu une femme qui savait à peine conduire,  p41 au volant de la vieille Renault où elle emmenait trois enfants, parce que son mari avait été tué sur une route du Pas-de‑Calais. Je sais : tout cela est fort déplaisant. Pourtant, parce que c'est vrai, il faut le dire. Parce que c'est le genre de guerre « totale » qui enchante Hitler, — Londres et les villes anglaises en savent aujourd'hui quelque chose, — il faut que les hommes et les femmes d'Amérique le sachent. Et c'est à cause de cela que les gens de Belgique et de France fuyaient, en troupeaux de misère et de terreur, sur ces routes ensoleillées, par des journées belles comme des jours de vacances, pleines de fleurs et d'oiseaux.

Dans ces troupeaux, — et c'est un phénomène presque incroyable, — les individus restaient sains, sensés, propres moralement et, en général, physiquement. Ils souffraient, fuyaient, voyageaient, subissaient bombardements, mitraillages, privations, attentes, effroyables fatigues, avec un stoïcisme, une dignité silencieuse qui arrachaient des larmes. Cette beauté-là il faut la dire aussi. De ma fenêtre à l'Hôtel de Paris, au centre de Moulins, je les ai longuement regardés. Tandis que sur la chaussée, — c'est la route de Paris à Clermont, vers l'Auvergne  p42 et vers le Midi, — le flot passait, passait, jour et nuit, des centaines de voitures étaient parquées sur la petite place qui entoure la fontaine, et sur le mail ombragé de platanes. Ils s'arrêtaient là, les pauvres vagabonds. Beaucoup, épuisés de fatigue, s'endormaient, dans les voitures, sur des bancs, par terre. Les autres les enjambaient. Je vois encore quatre enfants côte à côte sur un matelas entre deux charrettes. A la fontaine, ils allaient faire leur toilette, laver du linge. D'un arbre à l'autre, des cordes se tendaient, et des femmes aux traits tirés y installaient des robes d'enfant. Aux portes des restaurants, des magasins, des cafés, les queues s'allongeaient. Parfois, sur quatre pierres, un foyer s'allumait, et quelques oignons commençaient à frire. Et sur le pavé de la chaussée, il en passait d'autres, et d'autres encore, l'inépuisable caravane de la France qui s'en allait, tandis que ceux qui m'entouraient faisaient la halte, comme dans une oasis. A côté de la grande fuite, pour une heure, c'était une atmosphère de « camping », presque de pique-nique …

Et pourtant l'ensemble était infernal, atroce. Il suffisait, pour le sentir, de se mêler à ces gens, et de se joindre au grand troupeau.  p43 Alors on comprenait que tout était abandonné, perdu, invertébré. Dans cette masse, personne ne retrouvait personne. Personne ne savait où l'on allait ; on allait, voilà tout. Vers le sud, loin des « autres ». On fuyait. On fuyait les horreurs réelles ou attendues. On allait dans toutes les directions : des gens lancés sur une route en croisaient d'autres qui roulaient dans un autre sens. La France était toute emmêlée, embrouillée comme un immense écheveau de laine manié par une puissance supra-humaine et malfaisante. Soldats et civils, — soldats sans chefs, chefs sans soldats, — mères qui avaient perdu leurs enfants, enfants égarés, et qui pleuraient seuls au bord des routes à quatre jours de distance de leur maison bombardée (à la fin de septembre, il y avait encore en France plusieurs milliers d'enfants qui n'avaient pas retrouvé leurs parents), — vieux couples qui s'en allaient à pied, en traînant des valises de carton entourées de ficelles, — jeunes gens sur des bicyclettes surchargées de paquets hétéroclites, — et ces religieuses d'un village de l'Yonne qui poussaient dans de petites voitures des incurables difformes qu'elles n'avaient pas  p44 voulu abandonner, — tout cela formait une bouleversante et lamentable mixture de misère et de bravoure, d'affolement et de calme courage, de détresse et (quelle merveille !) de bonne humeur, de volonté de vivre et d'épouvante de la Grande Mort. Tout cela, c'était une France en morceaux, — une France qui ne se reconnaissait plus, et s'en allait, le coeur haletant et brisé, les membres las, les yeux hagards, vers un destin incroyable et terrifiant.

C'est cela que j'ai vu.

Et en face de tout cela, — non, pas en face, mais pendant des jours et des nuits se mêlant à cette France broyée, liquéfiée et agonisante, la pénétrant de tous les côtés, lui faisant d'atroces ponctions de fer et de feu, étendant partout ses tentacules, lui disputant parfois les routes, croisant sa fuite dans des éclairs d'acier, l'autre armée, celle qui la tuait.

L'armée innombrable, presque intacte, dure machine en bon état, ordonnée, automatique, toute puissante. Du matériel magnifique, du matériel à foison, et des hommes qui semblaient ne faire qu'un avec lui. Des hommes qui, sur leurs camions, sur  p45  leurs motos, sur les ponts qu'ils jetaient en une heure sur les rivières où des vaillants désespérés avançaient toujours, la grenade, le fusil ou le revolver au poing, des hommes qui respiraient la mécanique, la discipline, le fanatisme pour leur chef, — des hommes, des milliers, des milliers d'hommes, toujours, toujours, encore et encore, enfonçant de toutes parts dans la chair de la France le fer qui la meurtrissait, creusant leur route au milieu de l'immense troupeau des vaincus, — le flot des vainqueurs.

Voilà ce qu'elle a vu, la terre de France, depuis ce mois de mai où elle n'était qu'espoir et confiance. Pour moi, toutes ces visions tremblent encore, toutes fraîches, sous mes paupières. Peut-être m'empêchent‑elles, en quelque mesure, de me sentir libre de discuter tous les grands problèmes de politique, de diplomatie ou de stratégie où il faudra sans doute, un jour, chercher les causes profondes qui nous ont menés à ces jours de douleur et de deuil. Je me suis senti tellement emporté, bousculé dans ce flot, comme une branche sur le torrent, qu'il m'est encore difficile, je l'avoue, de m'installer bien tranquillement, au coin du feu,  p46 dans la sécurité et le calme, bercé du bourdonnement d'une grande cité prospère, pour édifier des théories ou dresser des réquisitoires. Voilà pourquoi je préfère me borner ici à ce rôle plus modeste de témoin. Fabrice del Dongo pouvait raconter ce qu'il avait vu de la bataille de Waterloo : il eût été mal placé pour discuter des causes de la chute de Napoléon.


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Page mise à jour le 13 fév 21