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PIÈCES JUSTIFICATIVES.


Nº I.

RELATION

FAITE PAR MESSIRE ROBERT ARNAULD,

SEIGNEUR D'ANDILLY,

touchant la Réception que le Roy luy fict,
lorsqu'il sortit de Port-Royal,
pour aller remercier Sa Majesté de la grâce
dont elle venait d'honorer le Marquis
de Pomponne.1


Aprets que le Roy eust desclaré, le sixiesme jour de septembre 1672, qu'il avoit bien voulu faire choix de Monsieur de Pomponne pour remplir la charge de secrettaire d'Estat, vacquante par la mort de Monsieur de Lyonne, et par la démission de son fils, Monsieur de Berny, quy en avoist eu la survivance, plusieurs personnes ayant dict à Sa Majesté que je manquerois pas de vouloir aller lui rendre de très humbles remerciements d'une si grande grâce, et Sa Majesté ayant répondu qu'elle permettroit, il n'y eut pas lieu de retarder à m'acquitter de ce devoir.

Ainsy, le dixième jour du même mois, je fus à Versailles avec Monsieur de Bartillat, mon intime amy, à quy Sa Majesté (se souvenant que c'étoit luy qui luy avoit parlé le plus souvent et avec le plus d'instance pour faire revenir mon fils de son exil) avoit eu la bonté de dire que dans cette occasion elle se réjouissoit avec luy.2

Lorsque nous arrivasmes, le Roy alloit tenir son conseil ; mais Monsieur de Bartillat luy ayant dict que j'estois là, Sa Majesté lui respondit : « Amenez-le moy. » Il n'y avoit avec elle dans la galerie que Monsieur Roze, secrétaire du cabinet, qui se retira.3 Ainsi nous demeurâmes seuls, Monsieur de Bartillat et moy, avec Sa Majesté.

Lorsque je voulois lui faire mon compliment, elle prit la parole d'une manière si obligeante, qu'elle m'ouvrit le cœur et me donna cette grande liberté pour lui parler, qui dura tout le temps de cette longue et favorable audience. Sa Majesté me dit donc de prime abord : « Il ne falloit pas une moindre occasion que celle-cy pour vous faire sortir de vostre solitude, où quelque retiré que vous fussiez, on n'a pas laissé de parler de vous et beaucoup ! ... Mais je vous vais donner une autre joye, c'est que vous verrez votre fils plustôt que vous ne le pensez, car je luy ay mandé de revenir le plus viste qu'il se pourra. »

A quoy je respondis dans les termes les plus respectueux pour luy témoigner une juste reconnoissance : je dis entre aultres choses, que d'aultres princes pouvoient donner de grandes charges, mais que les donner d'une maniesre qui les relevoist encore infiniment au-dessus de ce qu'elles estoient par elles-mesmes estoit une gloyre qui luy estoit réservée, et dont nulles paroles ne pouvoient exprimer combien j'estois touché ; que j'osois assurer Sa Majesté, qu'outre la fidélité et la passion pour son service, quy étoient et devoient estre héréditaires en mon fils, j'espérois que Dieu lui feroit la grâce de la servir avec tant d'application et de détachement de son intérest propre, qu'elle n'auroit point de regret à l'avoir comblé de ses aveurs. Sa Majesté me dict : « Vous oubliez à parler de sa capacité, tout le monde me félicite et me remercie du choix que j'ay faict de luy. » La suite m'engagea à dire sans affectation que le feu Roy son père m'avoit fait l'honneur de me faire offrir à Béziers, en 1622, la charge de secrettaire d'état vacant par la mort de Monsieur de Sceaux, en donnant quatre-vingt mille écus de récompense à ses héritiers, et que je n'avoys pas été assez hardy pour les donner. Sa Majesté me respondit : « Il en coustera davantage à vostre fils, mais cela ne durera guère, et je le sauray tirer d'embarras. »

Le Roy me dict ensuite beaucoup de bien de mon fils, et il termina par ces propres paroles : « Quand vous n'auriez nul aultre contentement et aultres satisfactions que d'avoir un tel fils, vous devriez vous estimer très heureux ; et comme il faut commencer par bien servir Dieu, pour bien servir son Roy, je ne doubte point qu'il ne satisfasse à tous ses devoirs.4 »

Sa Majesté me dict ensuite, d'une maniesre dont je ne saurois assez bien exprimer la grâce et la délicatesse : « Au reste, j'ai un avis à vous donner qui vous est important, car il regarde vostre conscience, et je crois qu'il pourroit mesme y avoir sujet de vous confesser, c'est que vous avez marqué dans la préface de l'histoire de Josephe que vous aviez quatre-vingts ans, et je doubt que l'on puisse, sans vanité, montrer que l'on soit capable de faire à cet age un si grand et si bel ouvrage ? »

La suite du discours me fit dire à Sa Majesté, cela étant venu à propos, que je me plaignais de ce qu'entre tant de justes louanges qu'on lui donnoit, il y en avoit une sur laquelle on n'appuyoit point assez, qui estoit à l'égard des duels. Le Roy me répondict simplement : « On m'en loue beaucoup ; » et je luy repartis : Ouy, Sire, on vous en peut louer, mais non pas, ce me semble, autant que le mérite une aussy grande grâce que Dieu vous a faite d'arrester ce torrent de sang qui entraisnoit dans l'abysme une si notable partie de vostre noblesse ; à quoy il a ajousté une autre grâce dont Vostre Majesté ne sauroit aussy trop le remercier, quy est d'avoir donné la paix à l'Église : car l'Église, Sire, étant le royaume de Jésus-Christ, c'est une beaucoup plus grande gloire à Vostre Majesté de l'avoir pacifiée que si elle avoist donné des loix à tout l'univers. » Ce que Sa Majesté me témoigna chrestiennement et fort humblement recevoir.

Elle me dict qu'aussitost que j'étois entré, elle même'avoist reconnu. Je respondis au Roy que je ne pouvois assez m'en étonner, puisqu'il y avoit vingt-huit ans que je n'avois eu l'honneur de le voir, depuis que la Reyne, sa mère, le tenant par la main dans la gallerie du Palais-Royal, j'avois eu l'honneur de parler pendant fort long-temps à cette grande princesse. Sur quoy le Roy me dict avec un air de bonté profonde, et plusieurs aultres fois encore durant cet entretien : « La Reyne ma mère vous aimoit beaucoup. »

Sur ce qu'après je dis ces paroles à Sa Majesté : « Tout ce que je puis faire en l'aage où je suis, Sire, pour reconnaître les obligations dont mon fils et moi vous sommes redevables, c'est de continuer, dans ma solitude, à souhaiter qu'en suite de tant d'actions qui doivent éterniser la mémoire de Vostre Majeté, Dieu porte ses jours si advant dans le siècle à venir, qu'il n'y ait pas moins de sujet d'admirer la durée que la gloire de son règne. » Sa Majesté me respondict : « Vous me voulez trop de biens. »

Après je la suppliay de me dire si elle me permettoit d'user de la mesme liberté avec laquelle le Roy, son père, et la Reyne, sa mère, avaient toujours eu pour agréable que je leur parlasse. Elle me répondict à cela d'une manière si obligeante, que je ne craignais point de luy dire : « Sire, pour ce quy regarde mon fils, Vostre Majesté l'a tellement comblé de ses bienfaicts, qu'il ne se peut rien désirer davantage ; mais pour moy, Sire, j'advoue que pour estre pleinement content, il me reste une chose à souhaiter. — Dites laquelle, me répondict le Roy. — L'oserai-je dire, lui repartis-je. — Oui, me répliqua Sa Majesté. — C'est, lui dis-je alors, que Vostre Majesté me fasse l'honneur de m'aimer un peu. » En achevant ces paroles, je luy voulus embrasser les genoulx, mais ce grand Prince me fist l'honneur de m'embrasser d'une maniesre quy devoit achever de me combler de tendresse et d'obligation.

Je pris ensuyte congé du Roy quy voulut bien me dire alors : « Je prétends que ce ne soit pas la derniesre foix que je vous verray. » Et sur ce que je lui respondis qu'il ne me restoit qu'à prier Dieu pour elle dans ma solitude, Sa Majesté me dict : « Cela ne dépendra plus de vostre meschant vouloyr, et si vous ne me venez visiter quelque fois, je pourrai bien vous envoyer quérir d'autorité. »

Il fust dict aussy plusieurs aultres choses, dans cette longue entrevue, que je ne saurois vous rapporter, attendu que j'étois si attentif à ce que Sa Majesté me faisoit l'honneur de me dire, d'une maniesre qui me touchoit également le cœur et l'esprit, et que j'étois également si attentif à lui respondre, que ma mémoyre en étoit comme suspendue. Monsieur de Bartillat estoit lui-mesme si touché de ce qu'il entendoit dire à Sa Majesté, qu'il advoue, malgré sa préoccupation, n'en avoir pu retenir la plus grande partie.

Apres estre sorti de chez le Roy, nous allasmes, Monsieur de Bartillat et moy, chez Monseigneur le Dauphin, qui me reçut favorablement. Quand la Reyne fut habillée, je lui allai faire ma révérence, et Sa Majesté me fit l'honneur de me parler avec une bonté nompareille.

Le Roy, après avoir tenu conseil, allant à la messe avec cette grande foule de personnes de qualité qui l'accompagnent toujours, comme je parlois à Monsieur Le Tellier,5 proche de la chapelle, Sa Majesté me fit l'honneur de me démesler dans cette foule, en me faisant un signe de teste et des yeux, avec un souryre infiniment doux.

Sa Majesté commanda ensuyte à Monsieur Bontemps, capitaine de Versailles, de me retenir à disner, et elle me fit l'honneur de m'envoyer de ses fruicts par Monsieur de la Quintinie.6 Le Roy ayant tesmoigné à Monsieur Bartillat qu'il seroit bien aise que je visse jouer les eaux, dont la beauté va sans doute au-delà de tout ce que l'on peut imaginer, Sa Majesté eut la bonté d'ajouter : « Mais comme la Reyne veut les faire voir à un Seigneur de son pays, qui va prendre possession du gouvernement d'Anvers, et à sa femme, je crains qu'elle n'y aille tard, et que cela mettant Monsieur d'Andilly dans l'humidité du soir, il ne s'enrhume. »

La Reyne, en compagnie de cette grande dame espagnole, alla donc le soir voir jouer les eaux. Comme le carrosse de Monsieur Bontemps, dans lequel j'estois, ne pouvoit pas dans une si longue file arriver aussitost que Sa Majesté aux endroits où elle mettoit pied à terre, elle avoist la bonté d'envoyer un de ses pages pour me faire advancer ; et lorsqu'on fit jouer les jects de la grotte, elle me commanda de me mettre tout contre la portiesre du carrosse où elle estoit, afin que je ne fusse point mouillé.

Il faudroit un trop long discours pour vous rapporter toutes les particularités de cette journée, si extraordinaire pour un solitaire, et si longue que nous ne fusmes de retour à Paris qu'après dix heures du soir.

Je vous assure que sans vous, il n'y en auroit eu rien d'escript. Je me serois contenté d'admirer, dans ma retraite, les éminentes qualités du Roy, que je n'aurois pu croire si grandes que je les ay reconnues, quoi que la renommée m'en ait rapporté, et quoique mon fils m'en ait pu dire ; je vous advoue qu'elles m'ont touché de telle sorte que, quelque extraordinaire que soit le bienfaict dont il a honoré mon fils, j'estime infiniment plus tant de circonstances obligeantes dont il lui a plu de l'accompagner. Oserai-je adjouster que, depuis mon retour, la satisfaction que Sa Majesté a bien voulu tesmoigner avoir eue de moy, ne cède aulcunement à tout le reste ?


Notes

1. Cet intéressante et curieux opuscule inédit est provenu des papiers de mon oncle, le Bailly de Froulay, Grand-Prieur de Malte. (Note de Mme de Créquy)

2. Nicholas Jebannot, Chevalier, Seigneur de Bartillat et aultres lieux, Surintendant des finances, Thrésorier général et chef du conseil de la Reyne-mère ; lequel estait homme d'esprit et grand homme de bien. (Note du G. Prieur de Froulay)

3. On ne sauroyt faire parler un Monarque avec une si grande noblesse et plus de simplicité, avec tant de beauté paternelle et tant de justesse en faict d'expression, que ne faisoit le Président Roze, et l'on peut dire de la collection des lettres qu'il avoyt escrites au nom du feu Roy que c'est une suite de chefs-d'œuvre. (Prieur de Froulay)

4. Allusion au jansénisme de toute la famille Arnauld. (Note de Mme de Créquy)

5. Michel Le Tellier, Chancelier de France et père du Marquis de Louvois.

6. Directeur général des jardins, vergers, fruitiers et passagers des maisons royales. Il a laissé un livre utile et fort agréable pour la grâce du style et pour sa naïveté. (Note de Mme de Créquy)


This page is by James Eason.


Pierre-Marie-Jean Cousin de Courchamps, Souvenirs de la marquise de Créquy de 1710 à 1803, tome IX. Pièces Justificatives, Nº 1, pp. 151-156. Paris, 1855.


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